Comment les entreprises européennes ont-elles intérêt à se positionner face aux attaques répétées de Donald Trump ? Pour Thomas Gauthier, professeur de stratégie et directeur de l’Alternative Futures Institute à l’EM Lyon Business School, un seul choix s’impose : intégrer les limites planétaires comme « nouveau principe organisateur de l’économie ».
Comment les attaques de Donald Trump redéfinissent-elles les conditions d’exercice pour les entreprises européennes ?
La stratégie assumée par Donald Trump marque la fin d’une illusion pour les entreprises européennes, celle d’un accès fluide et durable aux ressources critiques. Les chaînes de valeur mondiales ont été construites sur une hypothèse d’abondance qui ne tient plus. Mais dans un monde contraint et dont les ressources s’épuisent, elles deviennent structurellement vulnérables.
La réponse américaine est désormais explicite : sécuriser l’accès aux ressources par la prédation. Cette option n’est ni crédible ni souhaitable pour l’Europe. Elle implique un autre choix stratégique, le renoncement souverain. Cela signifie assumer collectivement que certaines activités, certains volumes de production et certains modèles d’affaires ne sont plus compatibles avec un monde fini.
Nous vivons un basculement comparable à une révolution copernicienne. « Le temps du monde fini commence », écrivait déjà Paul Valéry il y a presque un siècle. Cette réalité est aujourd’hui solidement établie scientifiquement, notamment par les travaux sur les limites planétaires. Pourtant, elle reste largement tenue à distance par des raisonnements économiques qui refusent d’intégrer la contrainte physique comme cadre structurant de la stratégie d’entreprise.
L’actualité récente peut-elle provoquer un déclic chez les dirigeants européens ?
Ce qui reste extrêmement difficile, c’est d’aller au bout des renoncements. Renoncer à une activité très rentable mais écocidaire est presque impossible sans règles communes. Les interdépendances mondiales font que chacun s’arrête avant d’avoir vraiment changé de cap. Le renoncement ne peut fonctionner que s’il est organisé, coordonné et politiquement assumé. Il suppose de nouvelles règles du jeu permettant aux acteurs économiques de décider autrement sans se pénaliser individuellement.
Il y a aussi un problème d’imaginaire. Depuis la crise de 2008 et le délitement de l’ordre international auquel nous assistons en ce moment, le futur est devenu anxiogène. Les horizons 2030, 2040 ou 2050 sont perçus comme technocratiques. Qu’on le veuille ou non, la neutralité carbone et les autres objectifs fixés pour tenter de limiter notamment la dérive climatique ne font pas rêver grand-monde.
Or dans le même temps, l’Europe ne pourra jamais construire son autonomie stratégique si son horizon reste une imitation du modèle expansionniste américain, fondé sur une consommation matérielle toujours croissante et le caractère inaliénable de l’American way of life. Elle n’en a ni les ressources physiques, ni les conditions politiques.
Vous évoquez une « intuition européenne longtemps étouffée ». De quoi s’agit-il ?
Dès 1972, Sicco Mansholt, alors vice-président de la Commission des communautés européennes chargé des questions agricoles, alertait sur l’impasse de la croissance matérielle illimitée et plaidait pour une économie fondée sur des équilibres sociaux, énergétiques et environnementaux. Cette intuition, nourrie par les travaux du Club de Rome, a été progressivement exclue du champ des futurs européens possibles.
C’est un immense angle mort. La lettre de Mansholt, republiée récemment, devrait être lue et débattue. Elle rappelle que l’Europe a produit très tôt une pensée politique compatible avec un monde fini. Retrouver cette intuition suppose aussi de cesser de mesurer la prospérité uniquement avec les outils du monde d’hier. Le PIB a invisibilisé des forces européennes majeures, telles que la protection sociale, la qualité de vie, la cohésion, ou encore l’héritage humaniste. Tant que nous continuerons à piloter avec des indicateurs datés, nous resterons aveugles à des formes émergentes de prospérité.
La directive européenne sur le reporting durable des entreprises, la CSRD, illustre-t-elle ce changement de regard ?
Oui. La CSRD introduit un nouveau système de coordonnées. Elle permet de rendre visibles d’autres priorités économiques et de faciliter l’adoption par les entreprises de nouveaux instruments de pilotage.
Les limites planétaires posent moins un problème de coordination entre acteurs qu’un problème de règles, d’arbitrages et de pouvoir. Elles obligent à transformer en profondeur les cadres juridiques, fiscaux, comptables et commerciaux qui organisent aujourd’hui l’économie. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de mieux aligner les acteurs existants, mais d’assumer collectivement que le terrain de jeu est fini et que ses règles doivent être redéfinies. C’est un processus nécessairement conflictuel, mais incontournable si l’on veut produire autre chose que des ajustements à la marge.
En somme, les limites planétaires ne sont pas un risque supplémentaire à gérer. Elles constituent un nouveau principe organisateur de l’économie. Et tant qu’on les traitera comme un enjeu périphérique, on continuera à produire des réponses fondamentalement hors sujet.