Supply chain : le climat redessine la géographie mondiale des approvisionnements

Théophile Bellouard, vice-président d'Altitude. @Altitude
Théophile Bellouard, vice-président d'Altitude. @Altitude

Un plan d’adaptation qui se concentre uniquement sur les sites propres d’une entreprise ne suffit plus. La dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales nécessite de passer d’une résilience au risque physique non plus seulement par site, mais par filière, explique Théophile Bellouard, vice-président d’Altitude, dans cette tribune pour Novethic.

Les pertes économiques mondiales liées aux événements climatiques ont atteint 320 milliards de dollars en 2024. Pourtant, seules 6,5% des entreprises considèrent aujourd’hui la supply chain comme un risque matériel prioritaire, et à peine un cinquième disposent d’un véritable plan d’adaptation climatique.

Le paradoxe est frappant, les entreprises investissent dans la protection de leurs sites, de leurs infrastructures ou de leurs systèmes critiques, mais continuent souvent d’ignorer le risque là où il est désormais le plus concentré : dans leurs chaînes d’approvisionnement et les bassins de production dont elles dépendent. Le cœur de leur exposition climatique ne se situe plus seulement dans les actifs qu’elles possèdent, mais dans les territoires qui alimentent leur activité.

Une nouvelle géographie des dépendances

Depuis plusieurs années, les stratégies d’adaptation climatique se focalisent sur les actifs directement contrôlés : usines, entrepôts, data centers, réseaux logistiques. Cette approche devient insuffisante, car l’exposition réelle au risque physique est largement externalisée.

Dans l’agroalimentaire, plus de 70% de la valeur produite dépend de la chaîne de valeur, dont une part importante issue de l’agribusiness, l’un des secteurs les plus exposés aux sécheresses, aux vagues de chaleur et au stress hydrique.

Ce biais est bien connu : les entreprises évaluent plus facilement les actifs qu’elles possèdent que les dépendances qui soutiennent leur activité. Le contraste est d’ailleurs saisissant avec la dynamique engagée sur le carbone. Sous l’effet des réglementations et des investisseurs, les entreprises commencent à intégrer les émissions indirectes de leur chaîne de valeur, notamment les émissions de Scope 3, couvrant les activités en amont et en aval de leurs opérations. Pourtant, cette logique n’a pas encore été transposée au risque physique, or la question est identique : où se situe réellement l’exposition critique de l’entreprise ? Rarement dans son siège social, souvent dans les bassins agricoles, miniers ou industriels qui alimentent l’économie mondiale.

Cette réalité commence déjà à transformer les stratégies industrielles. Diversification des fournisseurs, sécurisation des matières premières critiques, relocalisations partielles ou “friendshoring” : le climat devient progressivement un critère de décision dans l’organisation mondiale des chaînes de valeur. Cette vulnérabilité n’a plus rien de théorique. Elle affecte déjà plusieurs matières premières stratégiques pour l’économie mondiale.

Des matières premières déjà sous pression

Les signaux sont déjà visibles, en Côte d’Ivoire et au Ghana, qui concentrent une large part de la production mondiale de cacao, la hausse des températures et le stress hydrique fragilisent les rendements et déplacent progressivement les zones de culture.

Dans le bassin de la mer Noire, les sécheresses récurrentes s’ajoutent aux tensions géopolitiques sur une région stratégique pour les exportations mondiales de blé. Au Chili et au Pérou, les tensions sur l’eau deviennent critiques pour l’extraction du cuivre, pourtant indispensable à l’électrification des économies et à la transition énergétique. L’huile de palme, enfin, combine phénomènes El Niño, déforestation et pression réglementaire croissante en Europe.

Le risque climatique n’est donc plus un sujet environnemental périphérique et devient un risque industriel, économique et géopolitique.

Des risques désormais systémiques

Les sécheresses aggravent les tensions sur l’eau, fragilisent les infrastructures, alimentent les conflits sociaux ou perturbent durablement les chaînes logistiques. Plusieurs risques se superposent désormais sur les mêmes territoires stratégiques. Les inondations de 2024 dans l’État brésilien du Rio Grande do Sul l’ont illustré. En quelques jours, des filières représentant l’essentiel des exportations brésiliennes de tabac ont été paralysées.

Cette fragilité est renforcée par la concentration géographique des approvisionnements mondiaux. Trois pays produisent aujourd’hui près de 70% du cobalt mondial. La transition énergétique accélère cette dépendance au moment même où certaines zones de production deviennent plus instables.

Pour l’Europe, l’enjeu dépasse largement la gestion des risques d’entreprise. Batteries, semi-conducteurs, alimentation ou métaux critiques : la souveraineté industrielle européenne dépend de territoires parmi les plus exposés aux risques climatiques. Les réglementations récentes — CSRD, devoir de vigilance, règlement sur la déforestation ou Critical Raw Materials Act — traduisent une prise de conscience progressive. Pourtant, la plupart des entreprises continuent de piloter leurs chaînes d’approvisionnement avec des indicateurs essentiellement financiers ou géopolitiques, en intégrant encore très peu la variable climatique.

Passer d’une résilience de site à une résilience de filière

Face à cette nouvelle géographie du risque, les stratégies traditionnelles de résilience montrent désormais leurs limites. Le changement de paradigme consiste désormais à passer d’une logique de « résilience de site » à une logique de « résilience de filière ». L’objectif n’est pas de tout contrôler, mais de mieux voir pour mieux anticiper.

Demain, les entreprises les plus résilientes ne seront pas seulement celles qui auront sécurisé leurs infrastructures, ce seront celles qui auront compris que leur exposition climatique réelle commence souvent bien avant leurs propres opérations.

À terme, le climat pourrait devenir un facteur aussi structurant que le coût du travail, l’accès à l’énergie ou la stabilité politique dans les décisions de « sourcing » et d’implantation industrielle.

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