Jusqu’où ira-t-il ? Moins de deux jours après avoir attaqué le Venezuela, Donald Trump a affirmé vouloir prendre possession du Groenland. Une rhétorique qui n’est pas nouvelle et qui s’explique par plusieurs facteurs – géopolitiques, militaires, stratégiques – mais sans doute aussi par une certaine idée de ce que doit être l’hégémonie américaine.
« D’une manière ou d’une autre nous allons avoir le Groenland », a répété Donald Trump, dimanche 11 janvier, à bord d’Air Force One. « Si nous ne le prenons pas, la Russie ou la Chine le feront », a-t-il ajouté. Quelques jours auparavant, et seulement 48h après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, le chef d’Etat américain avait fait part de sa volonté d’acquérir l’île arctique, rattachée à la couronne danoise depuis le XIXe siècle. « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », s’était-il justifié, réitérant son ambition déjà exprimée à plusieurs reprises depuis 2019.
Le territoire, grand comme quatre fois la France, est en effet au centre d’enjeux géopolitiques majeurs, l’île étant convoitée à la fois par les États-Unis, la Chine et la Russie. La Chine notamment a rattaché la route du Nord, aujourd’hui libre de glace 10 mois sur 12 et qui devrait l’être à 100% d’ici 25 ans sous l’effet du changement climatique, à ses Nouvelles routes de la soie, le colossal projet d’infrastructures chinois lancé en 2013 et destiné à relier la Chine au reste du monde. La présence chinoise dans cette région polaire inquiète dès lors Donald Trump et plus largement le parti Républicain depuis quelques années. Le Groenland reste également pour les États-Unis, avec leur base militaire de Pitufik (ancienne base de Thulé), un lieu stratégique pour surveiller et prévenir toute activité sous-marine russe.
Minerais, terres rares, hydrogène… Le Groenland, un territoire très convoité
Une île qui regorge de terres rares
Mais au-delà des enjeux de sécurité évoqués par Donald Trump, ce serait le sous-sol du pays qui attirerait les convoitises américaines. Et notamment ses ressources en terres rares évaluées à 36,1 millions de tonnes (Mt) par le Service national de géologie du Danemark et du Groenland (GEUS). Mais, de la même façon que le doute plane sur les réserves réelles de pétrole au Venezuela, de nombreux experts expriment leur doute quant au potentiel d’exploitation de ces minerais.
« Le Groenland possède effectivement 43 des 50 matières premières critiques jugées essentielles par le gouvernement américain, mais ce n’est pas une situation unique au monde. Ces minerais peuvent être exploités ailleurs, dans des conditions plus favorables qu’au Groenland où le modèle économique n’est pas encore viable. Ces minerais critiques, notamment les terres rares, sont vendus à des prix extrêmement bas. Dans ces conditions, l’équation économique ne tient pas », souligne Nick Bæk Heilmann, chargé d’études senior chez Kaya Partners, cabinet de conseil opérant au Groenland, lors d’un briefing presse.
Même constat de la part de Guillaume Pitron, journaliste spécialiste de la géopolitique des matières premières, auteur de « La guerre des métaux rares », interrogé par Novethic. « Sur le papier, le potentiel existe mais en pratique, il y a très peu de mines sur le territoire et aucune mine de terres rares notamment. Pour devenir une puissance minière, il faut des investissements, de la main d’œuvre, des infrastructures routières, électriques et de raffinage. Or, le Groenland est dépourvu de tout cela. Tout est à construire. Quels investisseurs américains voudront y aller ? », interroge-t-il.
A cela il faut ajouter des conditions météorologiques particulièrement difficiles puisque 80% de la masse continentale est recouverte de calotte glaciaire. De fait, seules deux mines sont aujourd’hui en activité au Groenland, produisant des rubis, des saphirs et de l’anorthosite, très recherchée à la fois comme pierre semi-précieuse et comme matériau de construction. Et les États-Unis (ou même la Chine) ont été jusqu’ici relativement peu actifs dans le secteur.
Expansion territoriale
« Le dernier facteur en jeu, et probablement le plus inquiétant, est celui de l’expansion territoriale américaine. Tout indique qu’il s’agit du véritable moteur de la situation actuelle », indique Nick Bæk Heilmann. Une hypothèse corroborée par Cédric Philibert, spécialiste des politiques de décarbonation. « Cette volonté d’annexion du Groenland, c’est d’abord un œil sur une carte. Pour Donald Trump, l’île fait géographiquement partie de l’Amérique du Nord et de cette partie de l’hémisphère. Il souhaite ainsi rentrer dans l’Histoire comme celui qui aura agrandi le pays », explique-t-il à Novethic. « Il y a la volonté de la part de Donald Trump de marquer de son empreinte ce territoire avant les Chinois et les Russes », ajoute Guillaume Pitron.
De son côté, le gouvernement groenlandais s’oppose au souhait américain de prendre possession de son immense territoire et assure qu’il va intensifier ses efforts pour que sa défense soit assurée dans le cadre de l’Otan, a-t-il fait savoir lundi 12 janvier. Le Danemark et le Groenland sont, comme les Etats-Unis, membres de l’Otan. Une attaque américaine contre l’un des membres de l’Alliance signifierait « la fin de tout« , notamment de l’Otan et du système de sécurité établi à la fin de la seconde guerre mondiale, a prévenu la Première ministre danoise, Mette Frederiksen.
« Les accents d’empire » de la politique de Trump « ouvre la porte à un monde chaotique, marqué par la fin des alliances et la remise en cause de la notion de souveraineté », avait déjà alerté l’Iris dans une note consacrée au sujet, publiée en janvier 2025, au moment de l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche. Un risque que celui-ci semble être prêt à prendre.
Mise à jour le 13 janvier avec les propos de Guillaume Pitron.