Municipales : « Il faut passer à une ville coopérative inspirée des Scop », selon Timothée Duverger

Timothée Duverger est responsable de la chaire "Territoires de l’ESS" à Sicences Po Bordeaux.
Timothée Duverger est responsable de la chaire "Territoires de l’ESS" à Sicences Po Bordeaux.

À l’entre-deux tours des municipales, Timothée Duverger* appelle à dépasser la démocratie participative. Il défend une « ville coopérative » inspirée des Scop, pour redonner du pouvoir d’agir aux citoyens.

Vous développez la notion de « ville coopérative ». En quoi est-elle pertinente dans le débat actuel sur les municipales ?

Timothée Duverger. La ville coopérative part de l’idée que la démocratie participative est un peu arrivée à bout de souffle. Elle s’est diffusée à travers un ensemble de dispositifs assez descendants et standardisés. L’avantage, c’est que ça s’est généralisé. L’inconvénient, c’est que ça ne mobilise pas largement et que ça ne permet pas d’élargir la base sociale. Le lien à la décision est souvent une sorte de boîte noire.

Et puis il y a eu des échecs, notamment au niveau national. On peut penser au Grand débat après les Gilets jaunes ou à la Convention citoyenne pour le climat : ce sont des exercices importants du point de vue de la délibération, mais dont les effets sur le réel ont été très limités. L’idée est donc de se demander si on ne peut pas passer de cette ville participative à une ville coopérative, où on donne aux gens des moyens d’agir de manière beaucoup plus directe.

Qu’est-ce que vous entendez concrètement par « ville coopérative » ?

On s’inspire de l’expérience historique des coopératives dans le domaine économique. Dans les coopératives, les Scop, les gens s’organisent collectivement, établissent des règles démocratiques, définissent des orientations et des modes de répartition du pouvoir. C’est un mouvement qui existe déjà dans le domaine économique et qui peut nous inspirer pour les collectivités territoriales et la démocratie locale.

Ensuite, cela peut prendre des formes variées. À Barcelone, par exemple, une plateforme numérique, Decidim, a été mise en place pour structurer la participation. À Preston, en Angleterre, la ville a relocalisé sa dépense publique pour développer son économie locale, avec des résultats importants sur l’emploi et les revenus. À Bologne, des chartes de collaboration permettent aux habitants de s’impliquer directement dans la gestion d’espaces ou de projets. En France, on a aussi des exemples avec les sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic), dont certaines associent des collectivités locales et des citoyens pour porter des projets à l’échelle d’un territoire.

Cela change quoi dans la manière de faire de l’action publique ?

C’est une vision politique plus large. Il s’agit à la fois de coopérer avec les habitants, mais aussi de repenser la place des services publics. On peut imaginer des services publics co-construits, voire co-produits avec les citoyens. Il y a aussi un enjeu de coopération entre territoires. On connaît bien les fractures territoriales. Il faut organiser des complémentarités sur des sujets comme l’eau, l’alimentation, le logement ou les mobilités. Une ville coopérative, c’est donc une ville qui coopère avec ses habitants, mais aussi avec les autres territoires.

On dit souvent qu’une ville ne se gère pas comme une entreprise. Pourtant vous proposez de s’en inspirer…

Ça dépend de quelle entreprise ! Une entreprise, dans sa conception dominante, est vue comme une simple unité de production détenue par des actionnaires. Mais cette vision est fausse par rapport au réel. Une entreprise, c’est aussi un collectif de travail, donc un espace social et politique. C’est ce qu’assume le modèle des Scop, qui repose sur une vision démocratique de l’entreprise. Là, il y a des choses intéressantes à transposer, parce que ce sont des formes d’organisation qui existent depuis longtemps et qui sont en développement. Donc oui, on peut s’inspirer de l’entreprise, mais pas de n’importe laquelle.

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Y a-t-il un lien entre démocratie au travail et démocratie politique ?

Oui. La question de fond, c’est : peut-on être citoyen dans la cité si on est en situation de dépendance dans son entreprise ? La démocratie ne doit pas être confinée à un système institutionnel, ni réduite à un simple système de délégation. Il ne s’agit pas de remettre en cause la démocratie représentative, mais de la compléter. Il faut diffuser les pratiques démocratiques dans l’ensemble des sphères de la société : le travail, bien sûr, mais aussi l’école, ou d’autres espaces de socialisation. La démocratie, ce n’est pas seulement voter, c’est aussi un ensemble de pratiques au quotidien.

Si une équipe municipale veut mettre en place une ville coopérative, comment peut-elle s’y prendre ?

Il y a déjà des exemples. À Mérignac, un projet initialement conçu de manière descendante a été transformé en un lieu co-construit avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire. On peut aussi citer les territoires zéro chômeur de longue durée, où des entreprises sont créées à partir des compétences et des envies des personnes privées d’emploi, avec un rôle important des collectivités. Il y a aussi des projets où les citoyens peuvent co-investir, ou des coopératives dans les domaines de la mobilité, de l’énergie ou de la culture. C’est une autre manière d’aborder le management public, plus ouverte et plus transversale.

La démocratie peut-elle se reconstruire à l’échelle locale ?

Je ne pense pas qu’il faille opposer local et national. Le local peut être un espace de résistance ou d’expérimentation, notamment grâce à la proximité et au lien social. Mais il n’y a pas de magie du territoire. Le local peut aussi reproduire des formes de domination ou de clientélisme. Il faut donc jouer à plusieurs niveaux. La démocratie doit être renforcée à la fois localement et nationalement, et plus largement dans toutes les sphères de la société.

*Timothée Duverger est docteur en histoire, enseignant à Sciences Po Bordeaux et responsable de la chaire « Territoires de l’ESS » (Economie sociale et solidaire). 

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