Dans cette tribune pour Novethic, plusieurs dirigeants et experts interrogent la fonction de l’entreprise dans une Europe en quête de cap. Face aux fragilités économiques, sociales et politiques du continent, ils appellent à la reconnaissance du statut de société à mission au niveau européen, afin de réconcilier performance, impact et souveraineté européenne.
En 1988, Jacques Delors appelait à « redonner une âme à l’Europe« . Près de quarante ans plus tard, au moment où notre continent est attaqué sur son modèle économique, social et politique, une question similaire se pose au monde de l’entreprise : quelle est sa fonction dans la société du XXIᵉ siècle ?
Partout en Europe, une dynamique profonde émerge : celle des entreprises qui s’engagent et inscrivent leur mission au cœur de leur gouvernance. Par « mission”, nous entendons l’affirmation explicite, portée au plus haut niveau de l’entreprise, de sa contribution sociale et environnementale, intégrée à sa stratégie et à ses décisions. Dans ce modèle, la direction de l’entreprise exerce un mandat plus large visant à rechercher délibérément un impact positif, en plus de l’objectif traditionnel de la création de profit et distribution de dividendes.
La société à mission ou purpose-driven company n’est plus une singularité nationale. En Italie, en France, en Espagne, en Suède, bientôt en Belgique nous l’espérons, elle convainc. Dans ces pays et dans tous les secteurs de l’économie, elle s’implante : Crédit Mutuel Arkéa dans la finance, Doctolib dans la tech, Maison Dandoy, TCO Service dans l’alimentaire. Si presque un million et demi de salariés travaillent déjà aujourd’hui dans une société à mission en France et en Italie, imaginons l’impact d’un modèle qui se déploierait à l’échelle européenne.
Un modèle d’entreprise face aux impasses contemporaines
Pourquoi cette convergence ? Parce que le modèle répond à plusieurs impasses contemporaines. Il permet d’abord de réconcilier l’innovation et la résilience, la performance et le long terme. Il renforce ensuite la crédibilité des engagements sociaux et environnementaux, via leur inscription dans la gouvernance et un système de contrôle. Il constitue enfin un outil d’attractivité, pour les talents comme pour les investisseurs.
La mission devient un actif stratégique de l’entreprise et un levier d’efficience économique (par exemple, +26% de chiffre d’affaires pour les società benefit italiennes, contre +15% pour les autres entre 2021-2023*). Elle renforce aussi l’autonomie stratégique européenne, en ancrant les entreprises dans le long terme, en sécurisant leurs chaînes de valeur et en orientant l’innovation vers les transitions clés.
Pour que cette dynamique change réellement d’échelle, un enjeu se dessine désormais : l’Europe. Reconnaître, structurer et rendre visible le modèle de la société à mission à l’échelle européenne permettrait d’éviter une mosaïque de modèles, de renforcer la lisibilité pour les entreprises et les investisseurs et de donner à l’Europe une voie originale.
Le lancement du projet de recherche « Société à mission en Europe » soutenu par le Fonds européen de développement régional illustre cette maturité nouvelle.
* Recherche nationale 2025 sur les Società Benefit en Italie.