Les entreprises à mission continuent de séduire, malgré les reculs écologiques et sociaux. Ce sont désormais près de 2 500 entreprises qui ont une mission d’intérêt général en France, et le modèle veut s’exporter en Europe.
Elles sont désormais près de 2 500 en France. Les sociétés à mission, ces entreprises qui se dotent volontairement d’une mission d’intérêt général intégrée à leurs statuts juridiques, n’ont pas cessé de se développer depuis leur introduction par la Loi Pacte en 2019. Alors que l’on observe un certain reflux dans les pratiques liées à la responsabilité sociale des entreprises, la qualité de société à mission continue de séduire : depuis quatre ans, ce sont chaque année près de 500 nouvelles entreprises qui se dotent d’une mission, notamment sociale ou environnementale, et s’en servent comme d’une boussole pour orienter leur modèle d’affaires. En 2025, on compte ainsi parmi les nouvelles entreprises à mission le distributeur bio La Vie Claire, ou encore l’industriel de l’énergie Idex.
D’après le dernier baromètre des entreprises à mission, publié mardi 24 mars, auquel Novethic a eu accès, près de 1,1 million de salariés travaillent aujourd’hui dans une organisation dotée de ce statut, dans des secteurs variés. Si l’énergie arrive en tête des secteurs les plus représentés dans la communauté des entreprises à mission (21% de l’ensemble des sociétés à mission avec des entreprises comme Enedis ou SunLib), on retrouve aussi le secteur des transports (19%, dont la Compagnie des transports strasbourgeois ou la coopérative de transport maritime Windcoop) ou encore celui de l’action sociale et de la santé (16%, dont Clariane ou LNA Santé), le commerce (1%, dont Aigle ou la Camif) ou encore les industries manufacturières (1%).
Une « boussole stratégique »
« Il y a une vraie tendance de fond autour des sociétés à mission, qui peut surprendre au regard du backlash observé sur les sujets environnementaux et sociaux », souligne Guillaume Desnoës, co-président de la Communauté des entreprises à mission et fondateur d’Alenvi, entreprise spécialisée dans le soin à domicile pour les personnes âgées. Selon lui, la force de ce statut tient à sa capacité à s’ancrer dans le projet même de l’entreprise. « Ce n’est ni une mode managériale ni un dispositif contraignant : c’est un cadre qui donne du sens aux engagements et structure la stratégie. » Même constat chez Sessùn. Pour Léa Dhélin, responsable RSE, la mission a permis de servir de « boussole » pour préciser les orientations stratégiques de la marque de mode. « Ça nous lie juridiquement et nous engage davantage qu’une stratégie RSE classique, car nos parties prenantes sont impliquées dans la démarche », explique-t-elle.
Les entreprises doivent en effet mettre en place un comité de mission chargé de suivre leurs engagements. Cette gouvernance favorise une démarche co-construite et régulièrement évaluée. Concrètement, ce cadre peut influencer des décisions opérationnelles. Chez Sessùn, les échanges au sein du comité de mission ont par exemple conduit à réduire l’usage de certaines matières synthétiques, jugées trop polluantes, malgré leur intérêt stylistique. « Lorsqu’on a des arbitrages difficiles à faire, cela nous permet de garder en tête d’autres enjeux que les seuls critères économiques », précise Léa Dhélin.
Réconcilier le court et le long terme
Se doter d’une mission permet ainsi de « réconcilier le court et le long terme » pour Guillaume Desnoës. « Cela nous aide pour le pilotage et nous amène parfois à prendre des décisions qui vont entamer la rentabilité à court terme, mais qui ont du sens sur le long terme », analyse-t-il. Au sein d’Alenvi, la mission a notamment permis de fédérer les actionnaires et les fonds d’investissement autour de la philosophie et des objectifs de l’entreprise. Dans un secteur du soin aux personnes âgées encore marqué par le scandale Orpéa, la mission a contribué à maintenir un cap centré sur un modèle plus humain, malgré les tensions économiques, avance le co-président. « Elle nous permet d’explorer une troisième voie, entre l’associatif qui manque parfois de moyens, et les entreprises purement lucratives dont on a pu constater les dérives », résume Guillaume Desnoës.
En outre, pour beaucoup d’entreprises, se doter d’une mission semble aussi avoir contribué à mobiliser et engager les salariés, en créant une dynamique autour d’un projet qui va au-delà de la simple rentabilité. Chez Alenvi, le projet de mission a ainsi été pensé comme « quelque chose de très responsabilisant ». « Dans la mesure où cela amène à se questionner sur nos effets sociaux, humains, parfois environnementaux, c’est très porteur, y compris pour nos salariés », estime Guillaume Desnoës. Chez Sessùn, « le fonctionnement de la qualité d’entreprise à mission a parfois été difficile à expliquer », raconte Léa Dhélin. « Mais quand les équipes sont sensibilisées et qu’elles ont compris comment elle s’intègre à la culture de l’entreprise et à leur quotidien professionnel, ça devient très fédérateur », ajoute-t-elle.
Vers un développement européen
Malgré ces atouts, l’entreprise à mission peine pourtant encore à séduire les grandes entreprises. Si 15% des entreprises du CAC40 comptent désormais une entité ou une filiale dotée d’une mission, le modèle est encore loin d’avoir atteint les sièges des grands groupes, à quelques exemptions près, dont Enedis, Transdev ou encore Keolis… « C’est plus difficile quand l’actionnariat est très dilué, de faire adhérer des actionnaires à un projet qui veut parfois dire sacrifier la rentabilité à court terme pour plus de performance à long terme », analyse Guillaume Desnoës. Par rapport à des labels comme B-Corp, plus connus du grand public et à dimension internationale, l’entreprise à mission paie aussi son déficit de notoriété. Mais pour le co-président de la Communauté des entreprises à mission, le mouvement devrait continuer à prendre de l’ampleur. « On a besoin que plus d’acteurs connaissent ce cadre et ses avantages. Ce qui est positif c’est qu’il y a désormais des structures académiques et même des collectivités qui se dotent d’une mission, et qui contribuent à diffuser ce modèle », explique-t-il. Des institutions comme la Métropole de Rouen ou certaines écoles de commerce s’en sont déjà saisies.
Pour pousser ce modèle, certains plaident même pour le développement d’un statut d’entreprise à mission européen. En février, une cinquantaine de chercheurs, sous la houlette de l’Université polytechnique des Hauts-de-France et de l’Observatoire de l’éthique publique ont ainsi lancé un groupe de travail visant à porter le projet au niveau européen. Objectif : faire des propositions aux institutions européennes, pour continuer à porter l’idée d’une entreprise guidée par une mission d’intérêt général co-construite avec ses parties prenantes… Et peut-être incarner une troisième voie entre le capitalisme actionnarial américain et le capitalisme d’Etat chinois : celle d’un capitalisme européen des parties prenantes.