« La “sale conne” ou l’égalité mal digérée », de Fanny Parise

Nous vivons dans des sociétés qui se disent égalitaires, tout en peinant à accepter les transformations réelles que cette égalité implique. Dans cette tribune, l’anthropologue Fanny Parise analyse en quoi l’insulte « sale conne » lancée par Brigitte Macron révèle les limites structurelles de l’égalité telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée.

L’égalité entre les femmes et les hommes est désormais institutionnalisée. Mais lorsqu’elle cesse d’être un principe abstrait pour transformer concrètement le travail, les carrières, la gouvernance et la répartition du pouvoir, elle révèle de fortes résistances. Dans ce contexte, l’expression « sale conne » n’est ni un simple dérapage ni une polémique isolée : elle fonctionne comme un symptôme ordinaire des mécanismes par lesquels l’égalité est encore contenue, disqualifiée ou neutralisée dès qu’elle devient effective.

Dans la société ordinaire comme dans le monde du travail, l’évaluation des compétences, l’accès au pouvoir, la gestion du désaccord ou les écarts de rémunération révèlent une même limite : la difficulté persistante à faire vivre concrètement l’égalité que nous proclamons — et à accepter les transformations qu’elle implique.

Plusieurs travaux récents l’ont montré : la résistance à l’égalité n’est pas seulement idéologique, elle est organisationnelle, économique et politique. Qu’il s’agisse du Coût de la virilité de Lucile Peytavin, de King Kong Théorie de Virginie Despentes, de Futures (Comment le féminisme peut sauver le monde), de La résistance écarlate de Violaine de Philippis-Abate ou encore des analyses de Laurence Rosier sur les violences verbales et le backlash, un même constat émerge : à mesure que l’égalité devient effective, elle déclenche des mécanismes de défense, de disqualification et de repli. Non pas parce qu’elle serait excessive, mais parce qu’elle oblige à redistribuer concrètement le pouvoir, la légitimité et les ressources.

C’est dans cet espace de friction — entre égalité affichée et égalité réellement pratiquée — que surgissent certains mots.

Parmi eux, l’expression « sale conne » ne relève ni d’un excès de langage ni d’une polémique anecdotique. Elle apparaît précisément lorsque l’égalité commence à produire des effets réels jugés perturbateurs. Le terme ne conteste pas frontalement des droits ; il sert à désigner — et à isoler — celles dont l’usage de ces droits devient difficilement tolérable.

La séquence déclenchée par les propos de Brigitte Macron ne saurait ainsi être réduite à un dérapage individuel. Du point de vue des sciences sociales, l’enjeu n’est pas la psychologie d’une personne, mais l’usage d’un mot, son inscription dans une histoire longue de la disqualification féminine, et ce qu’il révèle de nos difficultés collectives à assumer les conséquences concrètes de l’égalité.

Une vieille mécanique sous un nom contemporain

L’histoire occidentale est traversée par des figures féminines mobilisées pour neutraliser les femmes dont la parole déborde les normes admises : la sorcière, l’hystérique, la femme jugée instable ou excessive.

La « sale conne » s’inscrit dans cette généalogie, mais sous une forme ajustée à une société qui se dit égalitaire. Elle ne sanctionne plus une transgression morale ou médicale, mais une transgression relationnelle et organisationnelle : celle de femmes qui refusent la docilité, la disponibilité émotionnelle ou la neutralisation du conflit.

Cette disqualification ne s’exerce pas uniquement entre hommes et femmes. Elle circule aussi entre femmes, selon des lignes de respectabilité sociale et institutionnelle. Certaines deviennent des figures de légitimité — modérées, compatibles avec l’ordre existant — tandis que d’autres sont disqualifiées pour avoir rendu l’égalité trop visible, trop concrète, trop coûteuse.

Le fait que cette disqualification puisse être formulée par une femme occupant une position de respectabilité institutionnalisée n’en atténue pas la portée. Il révèle un mécanisme central : l’expérience de la violence normative n’empêche pas d’en devenir, à certains moments, un relais structurel.

Quand l’égalité devient un problème de gestion

Le terme n’apparaît pas lorsque l’égalité est proclamée, mais lorsqu’elle doit être opérationnalisée. Il surgit dans les espaces ordinaires où les droits se traduisent en arbitrages concrets : partage des tâches, gestion du désaccord, décisions reproductives, reconnaissance du travail émotionnel ou invisible. Ces micro-décisions du quotidien — rarement pensées comme politiques — deviennent pourtant des points de friction majeurs, car elles confrontent directement les individus et les organisations aux implications réelles de l’égalité.

Dans le monde du travail, ces tensions prennent une dimension systémique. Les écarts de rémunération perdurent, les plafonds de verre freinent encore l’accès des femmes aux postes de direction, et leur sous-représentation dans les instances de gouvernance reste structurelle. L’égalité est désormais intégrée aux discours, aux indicateurs et aux engagements RSE, mais sa mise en pratique implique une redistribution effective du pouvoir, des responsabilités et de la crédibilité. Or cette redistribution a un coût organisationnel : elle oblige à revoir les modes d’évaluation, les styles de leadership, la gestion du conflit et les équilibres internes — autant de transformations auxquelles les organisations résistent, en traitant l’égalité comme un problème à contenir plutôt que comme un levier de transformation.

Dans ce contexte, renvoyer une femme à un défaut de caractère — trop dure, trop conflictuelle, trop radicale — permet de déplacer le problème. Ce n’est plus l’organisation qui résiste au changement, mais la personne qui devient « ingérable ». Dire « sale conne », c’est empêcher qu’un désaccord devienne politique.

Gouverner le conflit sans l’assumer

Une insulte n’est jamais un simple mot. Comme l’ont montré Marcel Mauss et Pierre Bourdieu, le langage agit : il classe, hiérarchise, produit des effets durables. Dire « sale conne », c’est assigner une position disqualifiée à partir de laquelle une parole devient trop coûteuse à intégrer dans l’ordre existant.

Le patriarcat contemporain ne se présente plus comme un ordre autoritaire. Il se raconte comme déjà corrigé, engagé dans une trajectoire de réforme. L’égalité est affirmée comme principe, tout en coexistant avec des mécanismes très efficaces de limitation de ses effets réels, au cœur même des organisations.

Ce décalage devient visible lorsque la parole des femmes cesse d’être seulement testimoniale — limitée au récit individuel — pour exiger des transformations structurelles : des procédures, des modes d’évaluation, des hiérarchies de crédibilité. À ce stade, ce ne sont plus les faits qui sont discutés, mais la légitimité de celles qui les portent.

Face à cette saturation, un phénomène apparaît : le renversement du stigmate.

Le terme « sale conne » est parfois repris, revendiqué, exposé publiquement. Comme l’a montré Erving Goffman, un stigmate peut être retourné en ressource symbolique. Ce geste marque un seuil. Celui où certaines femmes cessent de chercher à démontrer leur respectabilité individuelle, non par provocation, mais parce que l’enjeu n’est plus d’être reconnue personnellement. Il devient de rendre visible un mécanisme collectif de disqualification — et de l’exposer comme tel, plutôt que de tenter de l’aménager à la marge.

Un symptôme plus qu’un dérapage

Si « sale conne » circule autant aujourd’hui, ce n’est pas parce que la société régresse, mais parce qu’elle atteint un point de saturation. Ce mot cristallise une contradiction devenue difficile à tenir : l’égalité est proclamée, mais ses usages concrets restent strictement conditionnés.

Les projections internationales le confirment : au rythme actuel, il faudrait encore plusieurs siècles pour atteindre une égalité effective, notamment en matière de salaires et d’accès aux postes de direction. L’égalité est institutionnalisée ; son horizon réel demeure repoussé.

La parole des femmes est valorisée tant qu’elle reste maîtrisée et compatible avec la continuité des organisations. Dès lors qu’elle introduit du conflit, de la redistribution ou de la rupture, elle devient problématique.

La question n’est donc pas seulement celle du langage.

Elle est celle de ce que nos sociétés — et nos organisations — sont réellement prêtes à transformer lorsque l’égalité cesse d’être confortable.

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