Intelligence artificielle : la machine creuse déjà les inégalités

L'OIT alerte sur le risque de "stress technologique" pour les travailleurs à cause des technologies d'intelligence artificielle. - Photo de LARAM sur Unsplash
L'OIT alerte sur le risque de "stress technologique" pour les travailleurs à cause des technologies d'intelligence artificielle. – Photo de LARAM sur Unsplash

D’un côté des gagnants, de l’autre des perdants… La révolution de l’IA risque bien d’accroître la fracture entre les travailleurs privilégiés et les autres, entre ceux capables d’en tirer des gains économiques, et ceux qui pourraient risquer de finir écrasés par la machine IA. C’est le troisième volet de notre série consacrée à l’impact de l’IA au travail.

Une grande fracture de l’intelligence artificielle se dessine. Trois ans à peine après le lancement des principaux outils d’intelligence artificielle générative, les inégalités semblent en effet déjà s’accroître autour de l’IA dans le monde. Que ce soit en matière d’investissements, d’adoption, de formation, ou d’impact sur le travail, le fossé se creuse entre ceux qui embrassent et profitent de la révolution IA et ceux qui en semblent déjà les perdants.

Cette fracture est d’abord géographique. Selon l’Observatoire des technologies émergentes, les investissements dans l’IA se concentrent d’ores et déjà dans une poignée de pays riches : Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Canada, Corée du Sud, Allemagne, Japon… Parmi les trente plus gros investisseurs dans l’IA, on ne retrouve que quatre économies émergentes ou du Sud global, la Chine, l’Inde, le Brésil et la Turquie, signe que des millions d’entreprises et des milliards de travailleurs dans les économies en développement risquent de manquer le virage de l’IA et d’être victimes de la course à la productivité qu’elle a lancée.

« Grande divergence »

Ce fossé a récemment fait l’objet d’un rapport détaillé du Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), qui alerte sur « la grande divergence » entre les économies mondiales en matière d’IA. « L’IA offre un vrai potentiel transformateur, mais sans fondements inclusifs, elle risque d’aggraver les fractures entre les pays », estiment les auteurs. Si 60% des travailleurs utilisent ainsi l’IA dans les pays à hauts revenus, ils ne sont ainsi que 5% dans les pays les moins avancés sur le plan économique, une inégalité qui se répercute sur la répartition de la valeur économique créée grâce à l’IA. Les experts du PNUD exhortent ainsi les gouvernements mondiaux à se doter d’un cadre de gouvernance inclusif de l’IA, permettant de donner accès à leurs citoyens et travailleurs à une IA utile et positive, mais aussi d’encadrer les technologies IA de manière à les mettre au service de la société. 

Même au sein des Etats, entre les acteurs économiques, les disparités se font aussi prégnantes. Selon un rapport publié par le cabinet de conseil PwC, les trois quarts des gains économiques liés à l’IA sont aujourd’hui captés par seulement 20 % des entreprises. Ces entreprises « leaders » sont surtout des grands groupes, capables de déployer des outils IA internes, mais aussi de former leurs salariés à cette révolution technologique émergente. Pour Nicolas Bourgerie, fondateur de Very Up et Teach Up, spécialiste de la formation des salariés, il s’agit d’ailleurs de « l’un des risques les plus importants de l’IA : l’accroissement de la fracture, des inégalités entre ceux qui maîtrisent et ceux qui ne maîtrisent pas l’IA ».

L’IA perpétue et entretient les inégalités économiques

« On voit que les salariés correctement formés à l’IA peuvent en tirer des gains de productivité allant jusqu’à +500%, alors que les salariés non formés peuvent au contraire voir leur productivité diminuer », affirme l’expert. Pour éviter que le fossé ne se creuse, l’enjeu, explique-t-il, est de mieux former les travailleurs aux usages de l’IA : « il faut donner aux travailleurs les moyens d’utiliser leur intelligence situationnelle pour mettre l’IA au service de leur travail et de leurs compétences », analyse-t-il. Cette vision d’une « IA pédagogique et émancipatrice », encore marginale, s’oppose à celle d’une « IA productiviste », qui vise au contraire à intensifier le travail, quitte à remplacer des travailleurs.

L’IA au travail : la nouvelle fabrique de la fatigue mentale

Or aujourd’hui en France, « si 50% des travailleurs utilisent l’IA, seuls 6% ont été correctement formés à son usage et ses enjeux », commente Roxana Rugina, directrice d’Impact AI, think tank spécialisé sur les usages responsables de l’IA. Et ces formations, les entreprises tendent le plus souvent à les réserver à leurs salariés les plus qualifiés, les mieux rémunérés, les plus diplômés et occupant les postes les plus élevés dans la hiérarchie, comme le montre une récente étude publiée par le cabinet de conseil McKinsey. Une réalité confirmée par Sylvie Brémond, ancienne DRH, ex-dirigeante chez Orange et L’Oréal, aujourd’hui coach professionnelle et enseignante à Sorbonne Université : « entre la grande entreprise du CAC40 qui forme tous ses cadres, et les plus petites entreprises où c’est déjà un poste de dépenses supplémentaire de prendre un abonnement à Midjourney ou à Claude, les travailleurs ne sont pas logés à la même enseigne », explique-t-elle.

Risque de dépendance

Résultat, de nombreux travailleurs moins qualifiés, souvent jeunes, souvent des femmes, notamment dans le numérique, le consulting, la gestion ou le marketing, et qui effectuent souvent des tâches répétitives, de reporting, de codage ou administratives sont déjà victimes du développement de « l’IA productiviste ». La situation est telle que le Fonds monétaire international alertait ainsi dès 2024 dans un rapport de recherche sur le risque que « l’IA amplifie la hausse des inégalités de revenus et de richesse », en concentrant les gains et les opportunités économiques sur les populations déjà les plus favorisées, et en excluant les autres.

Le risque, estime Nicolas Bourgerie, est aussi que « ce modèle d’IA productiviste rende certains travailleurs dépendants » c’est-à-dire qu’il rende impossible l’expression des savoir-faire individuels. Les salariés les moins favorisés et les moins formés risquent ainsi d’être enfermés dans une posture d’opérateur d’agent IA, voyant leur travail dévalorisé sans pouvoir jamais mettre en avant leurs propres compétences et sans pouvoir accéder à des promotions ou des avancées de carrière. D’autant que, les outils IA évoluant très vite, ceux qui n’auront pas les moyens financiers, culturels ou techniques de s’adapter verront très vite leurs compétences devenir obsolètes.

Fracture numérique

Evidemment, le développement de l’IA risque aussi d’aggraver la fracture numérique mondiale. En France, l’IA reflète ainsi déjà les disparités territoriales. Selon Roxana Rugina, 60% des travailleurs enthousiastes au sujet de l’IA dans le pays se trouvent dans la région Île-de-France, alors que près des deux tiers des salariés des autres régions ne l’utilisent pas du tout. Là encore se lisent les écarts entre d’un côté des entreprises et des emplois favorisés, implantés dans des centres économiques et disposant d’un meilleur accès aux nouvelles technologies, aux infrastructures numériques et aux formations, et de l’autre, des entreprises et des emplois des périphéries, moins bien dotés, et risquant d’être les perdants du développement de l’IA.

Sans oublier que de nombreuses populations risquent d’être laissées pour compte dans l’avènement de l’économie de l’IA. C’est le cas notamment des populations éloignées du numérique, celles victimes d’illettrisme ou d’illectronisme, ou celles ne disposant pas de l’accès à un système éducatif et de formation leur permettant de suivre la course à l’IA. Une fracture qui est aussi générationnelle, les populations plus âgées étant parfois moins sensibilisées aux usages du numérique. “On n’est pas tous complètement égaux par rapport au développement numérique en général, et avec l’IA cette fracture numérique risque d’être encore plus terrible », résume Sylvie Bremond. Or le train de IA, par son caractère extrêmement rapide et exponentiel, ne s’arrêtera probablement pas spontanément, sans encadrement, pour attendre ceux qui en auraient besoin. 

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