Shila Begum, victime du Rana Plaza: « les marques occidentales sont autant responsables que les propriétaires de l’usine »

Shila Begum, une ouvrière rescapée de la catastrophe du Rana Plaza. - © Clean Clothes Campaign
Shila Begum, une ouvrière rescapée de la catastrophe du Rana Plaza. – © Clean Clothes Campaign

Il y a un an, l’usine de textile bangladaise Rana Plaza s’effondrait, provoquant la mort de plus de 1 130 personnes. Shila Begum, est l’une des rescapées du drame. Elle travaillait depuis deux ans comme ouvrière au sixième étage du Rana Plaza, pour l’entreprise Intertex. Elle a survécu après avoir passé 16 heures sous les décombres. Entretien.

Novethic : Vous avez été gravement blessée dans l’effondrement de l’usine. Aujourd’hui, comment vivez-vous ?
Shila Begum: C’est très difficile. Je ne peux plus me servir de mon bras droit et j’ai des traitements réguliers à l’hôpital. Je ne peux plus travailler et je n’ai reçu qu’une aide unique de 70 000 takas (650 euros) mais pas encore d’indemnisation de la part des entreprises. J’ai un peu d’aide des syndicats mais j’ai déjà épuisé toutes mes ressources  et ne peux plus subvenir aux besoins de ma fille qui a dix ans car je suis veuve depuis 8 ans. Ma fille est aujourd’hui prise en charge par ma petite sœur. Depuis quatre ans que je travaillais à Dacca, j’étais devenue une femme indépendante. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. C’est psychologiquement très dur. Et je ne vois pas d’avenir. Souvent, je me dis qu’il aurait été plus simple de mourir dans l’accident plutôt que de vivre handicapée.

Quelles étaient vos conditions de travail dans cette usine ?
Elles étaient dures. Dans le bâtiment, il n’y avait pas d’air conditionné, pas de ventilateurs. Il faisait extrêmement chaud. L’électricité sautait souvent. Nous n’avions aucune pause, hormis pour aller aux toilettes. La plupart du temps, nous n’avions pas même de temps pour manger et quand on en avait, il fallait avaler la nourriture vite fait, derrière la machine à coudre. Officiellement, les journées de travail commençaient à 8 heures et se terminaient à 17h. Mais je faisais souvent des heures supplémentaires, jusqu’à 22 heures. Parfois jusqu’à 3 heures du matin. Je travaillais 7 jours sur 7. Sans repos ni jours fériés. Mon entreprise ne payait pas si mal (1) : 5 700 takas (53 euros) par mois et je gagnais des centaines de takas en plus avec les heures supplémentaires.

"À 8h30, les générateurs électriques ont sauté…"



Savez-vous pour qui vous travailliez ?
Plusieurs marques occidentales comme Auchan. Mais je ne me souviens pas de toutes.

La veille du drame, vous aviez noté des fissures dans le bâtiment. Pourquoi êtes-vous revenue avec vos collègues le lendemain ?
Effectivement, le 23 avril, nous avions noté des fissures avec les collègues. Nous en avons parlé à la direction qui nous a dit de rentrer chez nous. Le lendemain, elle nous a demandé de revenir travailler car selon elle, tout était rentré dans l’ordre. Si nous ne revenions pas, nous ne serions pas payés. Mais le lendemain, rien n’avait changé. Nous avons protesté et certains de nos collègues masculins en sont même venus aux mains avec des membres de la direction. Mais nous avons fini par reprendre le travail. A 8h30, les générateurs électriques ont sauté. Quelques minutes plus tard, le bâtiment s’écroulait. Le collègue qui travaillait à côté de moi est mort sur le coup. Moi je suis restée 16 heures sous les décombres. Mon utérus était sorti de mon ventre et mon bras droit était coincé sous la machine à coudre.

Selon vous, qui est responsable de ce drame ?
Pour moi, les responsables sont tout autant les propriétaires du Rana Plaza, qui sont d’ailleurs derrière les barreaux aujourd’hui, que les patrons des entreprises qui y étaient installées, ainsi que les marques occidentales qui assuraient là-bas leur sous-traitance. Ce que je demande désormais, c’est une indemnisation. Pour que je puisse vivre de nouveau.

Combien demandez-vous ?
Aux marques de définir quel montant leur paraît juste.

(1) Après l’accident, le salaire minimum dans le textile a été augmenté de 77%, passant de 3.000 à 5.300 takas par mois (de 28 à 50 euros mensuels environ).
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