À l’heure de la loi Pacte, l’économie sociale et solidaire a-t-elle encore une raison d’être ?

L'ESS peine encore à être reconnue à l'heure où les entreprises classiques tendent à être plus responsables. - @CC0
L'ESS peine encore à être reconnue à l'heure où les entreprises classiques tendent à être plus responsables. – @CC0

Le mois de l’économie sociale et solidaire (ESS), organisé chaque année en novembre, célèbre sa douzième édition. Preuve que le secteur a encore besoin de se faire connaître du grand public, des décideurs politiques et des autres acteurs économiques. Alors que l’entreprise classique intègre de plus en plus les notions de responsabilité sociétale et environnementale, l’ESS doit elle aussi se réformer pour être (enfin) reconnue à sa juste valeur.

Qui selon vous de Veja, fabricant de baskets écolos, ou du Crédit agricole fait partie de l’économie sociale et solidaire (ESS) ? Il y a fort à parier qu’une majorité optera pour Veja qui connaît un succès fou. Et pourtant, le fabricant de chaussures est une entreprise "classique" (SARL) dont le business model est basé sur la transparence, le sourcing des matières premières, des conditions de travail et de rémunération dignes… En bref, une entreprise responsable, mais pas ESS.
En revanche, Crédit agricole, pointé du doigt pour ses investissements dans les énergies fossiles, fait bel et bien partie de l’ESS du fait de son statut historique de banque coopérative. "Il est évident que le statut ne fait pas la vertu et que certaines entreprises n’ont pas leur place au sein de l’ESS, estime Philippe Frémeaux, éditorialiste chez Alternatives économiques (1). Il y a un combat à mener pour que l’ESS soit plus exemplaire".
L’ESS, grande incomprise
Ce débat est d’autant plus d’actualité que nous assistons à une moralisation de l’entreprise classique. Celle-ci survient à travers le développement de la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE), de la prise en compte des objectifs de développement durable (ODD) ou encore de l’adoption de la loi Pacte qui crée le statut d’entreprise à mission. "Cette réflexion sur la réforme de l’entreprise n’est pas nouvelle et nous sommes encore loin d’une transformation massive des modèles économiques, tempère l’historien Timothée Duverger. Le rapport Sudrot de 1975, qui appelait à la création d’une entreprise à but non lucratif, avait par exemple permis la résurgence de l’économie sociale." 
Mais aujourd’hui, l’ESS est quasiment exclue des discussions. Il n’y a qu’à lire ce paragraphe du rapport Notat-Sénart sur l’entreprise à mission : "Si l’Économie sociale et solidaire (ESS) a constitué une ‘troisième voie’ entre l’action publique et l’économie de marché, il semble qu’une autre voie puisse se dessiner, celle d’une économie responsable, parvenant à concilier le but lucratif et la prise en compte des impacts sociaux et environnementaux."
"L’ESS est considérée comme une économie vieillotte et poussiéreuse parce qu’elle n’est pas assez connue et comprise, analyse Nadine Richez-Battesti, spécialiste de l’économie sociale et solidaire. Pourtant, elle aurait un rôle à jouer dans ce mouvement de moralisation de l’entreprise de par ses principes de gouvernance démocratique avec le principe d’une personne égale une voix ou de non-lucrativité permettant que tous les excédents soient utilisés dans une logique de pérennisation.   
L’ESS est partout sans qu’on le sache
La très grande hétérogénéité du secteur, qui inclut les associations, les mutuelles, les fondations, les coopératives et les entreprises solidaires, contribue fortement à son manque de visibilité et de reconnaissance. "Mais finalement faut-il le regretter ? interroge Jérôme Saddier, le président d’ESS France, la chambre française de l’économie sociale et solidaire, et de l’Avise. L’ESS est partout autour de nous sans que nous le sachions, c’est le signe de sa réussite. Elle a contribué à créer la banque de détail, la distribution commerciale, les services assurantiels… Par contre, ça ne signifie pas qu’on ne doive pas se réinterroger."
Parmi les grands chantiers à venir, ESS France souhaite une plus forte implication du secteur dans la transition écologique et sociale. Elle espère aussi une meilleure reconnaissance des politiques publiques. Il y a deux ans, Nicolas Hulot avait lancé le mois de l’ESS en appelant à ce que cette économie devienne la norme. Force est de constater qu’il n’aura pas été écouté sur ce sujet-là. Gel des contrats aidés, réforme du mécénat d’entreprise, baisse des dons suite aux réformes fiscales, contraction des finances publiques, l’ESS reçoit mauvais coup sur mauvais coup.      
Concepcion Alvarez @conce1
(1) Alternatives Économiques organise les journées de "L’économie autrement", à Dijon, les 29 et 30 novembre prochains.

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