Le débat de société autour du mariage pour tous s’est invité dans la sphère professionnelle. S’il a provoqué la libéralisation de propos décomplexés, il a également conduit les entreprises à se saisir des questions LGBT. Avec précaution.
"Un pas en avant, trois pas en arrière : tel a été notre ressenti au moment des débats autour du mariage pour tous. Nombreux sont les salariés homosexuels qui préfèrent rester cachés. Peur d’être bloqués dans leur carrière, peur du rejet et des moqueries." Pierrick travaille dans un grand groupe industriel, qui a mis en place, dès 2012, un groupe de travail sur les questions LGBT, en associant des salariés volontaires. Si l’entreprise affirme sa volonté de sensibiliser ses équipes, elle doit composer avec les réactions en interne. "La signature de la charte LGBT prévue en 2014 a ainsi été annulée, témoigne Pierrick. Mais le groupe de travail poursuit ses actions de sensibilisation. Lors d’un événement en 2015, des salariés sont venus témoigner d’orientation sexuelle, de changement de sexe et le retour a été très positif."
Hausse spectaculaire des actes homophobes
Pierrick a attendu deux ans avant de faire son coming out auprès de son supérieur hiérarchique. Et il n’est pas un cas isolé. Une évolution lente et prudente, qui se dessine entre les lignes de l’ouvrage "Mon employeur a fait son coming out", publié le 29 novembre prochain par l’Autre Cercle.
L’association, qui lutte contre les discriminations des personnes LGBT dans le milieu professionnel, donne la parole à plus de 50 dirigeant.e.s et élu.e.s, ainsi qu’à une trentaine de salarié.e.s. Quatre ans après le lancement de la charte d’engagement LGBT, cette publication montre le chemin parcouru… et celui qu’il reste à faire. "Contrairement au genre, à l’origine ethno-culturelle, à l’âge ou au handicap, la question de l’orientation sexuelle ne constitue pas une caractéristique physique, explique Catherine Tripon, porte-parole de l’Autre Cercle. Elle dérange d’un point de vue historique, social, environnemental, religieux."
Dans le climat de tension autour de la loi autorisant le mariage des personnes de même sexe, le rapport SOS Homophobie, publié en mai 2014, pointait une hausse de 80% des actes homophobes par rapport à 2012.
La question LGBT reste délicate en entreprise
Une situation qui a conduit l’AFMD (Association française des managers de la diversité) à mettre en place une commission consacrée aux questions LGBT avec plusieurs entreprises, dont Bouygues, Vinci, Orange, BNP Paribas, Groupama, Michael Page, Renault, Crédit Agricole. Le fruit de leur travail a été publié en mai 2016, sous forme de fiches pratiques*. "Nos échanges ont montré à quel point la question LGBT reste délicate à aborder en entreprise, explique Jean-Louis Carvès, responsable Diversité d’IBM France, qui a piloté la commission. Souvent, les membres du comité directeur ont des convictions religieuses fortes."
Cela fait plus de trente ans qu’IBM s’est investi sur le sujet. Réseau en interne, séminaires, deux membres du comité exécutif en charge de ces questions… Jean-Louis Carvès évoque néanmoins des incidents à la machine à café entre les pro et les anti mariage pour tous et de nombreux commentaires sur l’intranet. Mais pour lui, "quand des moments de tension surviennent, la culture d’entreprise prévaut : tous savent que les propos homophobes n’ont pas leur place sur le lieu de travail. Et l’entreprise n’a jamais pris position pour ou contre le mariage pour tous : ce n’est pas son rôle."
L’engagement n’empêche pas les dérives
La signature d’une charte impulsée par la direction n’empêche pas la discrimination. BNP Paribas en a fait l’expérience. En septembre 2016, la banque a été condamnée en appel à verser plus de 600 000 euros à un ancien salarié homosexuel, en raison du "comportement machiste et sexiste" de ses collègues, selon l’arrêt de la Cour d’appel. "Ce procès s’est tenu sur des faits datant de 2008-2009, avant la mise en place de notre politique de lutte contre les discriminations LGBT, rappelle Barbara Leveel, responsable Diversité et responsabilité sociétale pour le groupe BNP Paribas. Nous ne pouvons pas garantir que de tels propos ne seront jamais tenus, mais nous pouvons créer un environnement favorable qui incite les collaborateurs à s’exprimer."