Afrique du Sud : l’interminable grève des mineurs de platine

La mine de platine de Marikana, au nord-ouest de Johannesburg, est à l’arrêt depuis le 23 janvier - © Magali Reinert
La mine de platine de Marikana, au nord-ouest de Johannesburg, est à l’arrêt depuis le 23 janvier – © Magali Reinert

Le 7 mai, l’ANC (Congrès national africain) fêtait sa victoire aux élections législatives sud-africaines. Mais le parti, au pouvoir depuis 1994, doit aujourd’hui faire face au mécontentement des classes populaires. Le pays est devenu le théâtre de conflits sociaux d’envergure. 20 ans après la fin de l’apartheid, les mineurs, qui constituent un pan essentiel de son économie, vivent toujours dans des conditions misérables. Depuis le 23 janvier, 70 000 d’entre eux ont cessé le travail dans les mines de platine du pays. La grève s’éternise, alors que le syndicat national des mineurs a perdu le contrôle de sa base. Reportage.

Depuis plus de trois mois, Thembaleni a cessé le travail à la mine de Marikana. Trois mois sans toucher son salaire. ʺLes gens souffrent iciʺ, dit-il, assis dans une des baraques en tôle qui s’étalent autour de la mine. Avec la grève qui s’éternise, les ouvriers n’ont plus de quoi vivre. Thembaleni s’en sort grâce à la vente de ferrailles récupérées çà et là et à l’argent qui lui vient de sa famille.
Comme une majorité d’ouvriers, il a traversé le pays, de l’Easter Cape, sa région natale située à 1 000 km au sud du pays, pour travailler dans les mines de platine, au nord de Johannesburg. 11 ans durant, il a envoyé de l’argent à ses proches. Mais aujourd’hui, c’est sa famille qui le soutient. "Ici, personne ne nous aideʺ, insiste Thembalani.
Beaucoup de ses camarades sont repartis dans leur région d’origine, faute de ressources. "C’est trop longʺ, lâche Thembaleni qui ne croit plus à une issue favorable pour les 70 000 mineurs qui ont cessé le travail depuis le 23 janvier dernier.

Une guerre de tranchées



La grève tétanise la province du North-West. Il faut dire que c’est la plus longue jamais enregistrée dans le pays. Toutes les mines des trois grandes compagnies de platine – Anglo American, Lonmin et Impala – sont fermées. Les industries minières sont de véritables géants économiques à l’échelle du pays.  Ces firmes, qui produisent près de 90 % du platine mondial, accusent des pertes plus de 16 milliards de rands, soit plus d’un milliard d’euros.
En face, les grévistes ont perdu 7,3 milliards de rands de salaires (environ 500 millions d’euros). ʺC’est une véritable guerre de tranchéesʺ, explique Gavin Capps, chercheur à l’Université du Witwatersrand, à Johannesburg. Négociations après négociations, les discussions échouent et la grève pourrait être reconduite jusqu’en juillet. Les grévistes réclament le versement d’un salaire minimum de 12 500 rands (860 euros) d’ici 4 ans. Les industriels affirment de leur côté que cette augmentation de 30 % par an est impossible à accorder.

L’enlisement du conflit est profondément lié à l’échec du syndicat national des mineurs. Le "Num" n’est plus en phase avec sa base. Cette grève est la troisième en quatre ans. A la suite du premier mouvement, lancé en 2011, plusieurs milliers de personnes ont été licenciées. L’année suivante, la grève finissait dans un bain de sang. Le drame de Marikana s’affichait en Une de tous les médias du monde. La police avait ouvert le feu sur les grévistes, faisant 34 morts.

Mkhuseli a été licencié en 2011. En montrant les croix blanches où des ouvriers ont été tués en août 2012, il lance, désabusé : "L’ANC et le Num nous ont lâché. Ils nous ont fait tirer dessusʺ. La commission d’enquête sur le massacre de Marikana n’a toujours pas rendu son rapport. Mais les propos de membres du gouvernement, cités dans la presse sud-africaine,  mettent en lumière la volonté de mater la grève au plus haut niveau de l’Etat.

Le Syndicat national des mineurs a perdu le contrôle des ouvriers



"Dans le secteur, la collusion entre le Num et la direction des mines est très forte", souligne Gavin Capps. Le boom des cours du platine, entamé à la fin des années 1990, a profité à l’élite politique noire. Elle a en effet récupéré des parts dans les mines lorsque l’apartheid a été aboli. Cyril Ramaphosa, grande figure du Num et vice-président de l’ANC, a ainsi siégé au bureau de la compagnie minière Lonmin entre 2010 et 2013.
"Le Num s’est coupé de sa base", explique le chercheur. Une situation dont profite aujourd’hui le jeune syndicat Amcu. En deux ans, ce dernier a su rallier de 60 à 80 % des ouvriers au sein des trois compagnies. La grève actuelle a été préparée sous sa houlette. Syndicat radical, l’Amcu est souvent décrié par la presse sud-africaine comme une organisation opportunisme, surfant sur le mécontentement des ouvriers. Gavin Capps est plus nuancé : "Cette grève a été préparée par le mouvement ouvrier. Ils voulaient une grève protégée pour éviter les licenciements essuyés les années précédentes lors des grèves non soutenues par le Num. Elle devait donc être portée par un syndicat".
Cette organisation, créée en 2008 par un déçu du Num, a aussi permis de créer un précédent : "pour la première fois, les trois compagnies minières sont touchées en même temps", insiste le chercheur.

L’attitude du gouvernement, reconduit à l’issue des élections du 7 mai 2014, explique en partie l’impasse des négociations. "Certains cadres de l’ANC veulent détruire l’Amcu car il représente un mouvement ouvrier qui leur échappe ʺ, explique Gavin Capps. Dans le sillage de l’Amcu, un nouveau parti baptisé ʺles Combatants pour la liberté économiqueʺ (EFF) et conduit par le populiste Julius Malema, a été créé. Dans son programme, le parti d’extrême gauche prévoit la nationalisation des mines. Or, celui-ci est arrivé en troisième position aux élections nationales du 7 mai, avec un score supérieur à celui annoncé par les sondages : un peu plus de 6% des voix. Mkhulesi a voté pour l’EFF. "On ira jusqu’au bout. Même si la grève doit encore durer dix mois".
Actualisation – 24 juin 2014 : Après 5 mois de grève, les mineurs de Marikana devraient reprendre le travail le mercredi 25 juin. Deux jours plus tôt, les salariés avaient accepté l’accord conclu entre le syndicat radical représentants les mineurs et le patronat. Les grévistes ont obtenu de substantielles hausses de salaire. Près de 70 000 personnes avaient cessé le travail. C’est à ce jour la plus longue grève minière qu’ait connue l’Afrique du Sud.

Aller au contenu principal