Le Conseil européen qui s’ouvre ce jeudi 10 décembre est particulièrement décisif. Les États membres doivent s’accorder sur un nouvel objectif climatique à l’horizon 2030, en amont du sommet international organisé le 12 décembre pour les cinq ans de l’Accord de Paris. Pascal Canfin, eurodéputé Renew Europe et président de la Commission environnement, revient sur les enjeux de cet accord et dresse le bilan de l’action climatique.
Novethic : Nous nous apprêtons à fêter les cinq ans de l’Accord de Paris, quel bilan en tirez-vous ?
Pascal Canfin : Malgré ses tentatives pour le tuer, Donald Trump n’a pas eu la peau de l’Accord de Paris. Celui-ci a survécu et demeure le cadre de référence international sur le climat. Si, aujourd’hui, l’Union européenne, la Chine ou encore le Japon s’engagent sur la neutralité climatique, c’est justement parce que nous avons dépassé la phase de négociation où chacun se regarde en chien de faïence. Nous sommes désormais dans le temps de l’action et du déploiement de solutions concrètes, le temps de la concrétisation. C’est tout l’enjeu de ce qui se passe en ce moment en Europe, avec la négociation de la Loi Climat : transposer les exigences de l’Accord dans un cadre juridique contraignant.
Novethic : Le Conseil européen du 10 et 11 décembre doit justement aboutir à un nouvel objectif de réduction des émissions à 2030. Peut-on espérer un accord ?
Pascal Canfin : Personne n’imagine que le 12 décembre, l’Union européenne arrive à la tribune des cinq ans de l’Accord de Paris sans un accord politique. La négociation en cours porte sur un objectif de réduction d’au moins 55 %, contre 40 % initialement prévu. Le Parlement européen, sous mon impulsion, a même adopté un objectif d’au moins 60 %. Toutes les hypothèses sont sur la table, y compris le véto de la Pologne. Mais les Polonais ont énormément à perdre car, en cas de véto de leur part, il serait difficile de justifier que le contribuable européen continue de financer leur transition. Ce serait perdant-perdant. Je veux croire que la raison l’emportera.
Novethic : Avec cet objectif de -55 %, l’Union peut-elle garder le leadership climatique sur la scène internationale ?
Pascal Canfin : Il faut bien avoir en tête que cet objectif est une moyenne pour l’ensemble du continent avec des efforts beaucoup plus importants réalisés par certains pays, comme l’Allemagne par exemple, pour compenser les moindres exigences envers les pays les plus pauvres de l’Union. Cela placerait donc l’Union européenne parmi les leaders avec, de plus, un plan de relance de 750 milliards d’euros jugé, par le think tank Vivid economics, comme étant le plus vert au monde, et le Green Deal, un plan de transformation parmi les plus aboutis au monde. Je suis le premier à me réjouir qu’il y ait une course vers le haut entre les grands émetteurs. C’est la meilleure course qui puisse exister !
Novethic : Il y a certains points de désaccord à propos de ce Green Deal, notamment sur l’énergie. N’y a-t-il pas urgence à les lever ?
Pascal Canfin : Sans surprise, le gaz et le nucléaire sont des sujets de clivage récurrents. Sur le nucléaire, il n’y aura jamais d’accord entre les Etats membres. Le seul compromis possible est : l’Europe ne soutient pas financièrement mais n’empêche pas les Etats membres qui le souhaitent de recourir à cette technologie. Sur le gaz, ma position de principe est que l’Europe ne doit pas le financer. Mais si c’est le prix à payer dans le cadre d’un compromis, avec la Pologne notamment, pour qu’on fasse tout le reste – la neutralité climatique en 2050, la relève de l’objectif d’émissions pour 2030, le Green Deal – alors discutons-en mais sous certaines conditions très strictes.
Le gaz ne doit être utilisé que pour remplacer le charbon dans les régions les plus dépendantes. Il doit respecter le principe du "do not harm" (ne causer aucun dommages collatéraux, ndr) défini par la taxonomie et être limité dans le temps. Je plaide pour un horizon 2025. C’est exactement l’accord trouvé mardi soir pour les fonds FEDER (Fonds européen de développement régional) : le gaz ne sera plus financé sans exception après 2025. Après la transformation de la Banque européenne d’investissement en banque du climat, cet accord est une rupture majeure avec les anciennes règles.
Novethic : Pensez-vous que nous sommes en train de vivre un tournant historique ?
Pascal Canfin : Je ne veux pas être taxé d’être trop optimiste mais je crois que nous assistons effectivement à un tournant avec un alignement des planètes. Les trois plus gros pollueurs au monde (États-Unis, Chine et Europe) sont engagés dans la neutralité carbone. Le plan de Joe Biden est à plusieurs points comparable au Green Deal européen. Ainsi, il évoque l’idée d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières alors que c’était impensable il y a quelques années, y compris sous l’ère Obama. De même, le fait de rendre les règles commerciales compatibles avec les enjeux climatiques était tabou, il y a peu encore. Les choses s’accélèrent, les technologies vertes sont favorisées par les nouvelles règles du jeu, les coûts baissent et la transition devient possible car les solutions sont de plus en plus accessibles. C’est ce cercle vertueux que l’Europe est en train d’enclencher.
Propos recueillis par Concepcion Alvarez et Ludovic Dupin