Les canicules se répètent. Les articles aussi. Dans les rédactions, une phrase revient, souvent : « on l’a déjà fait ». Et si le véritable danger n’était pas seulement le déni climatique, mais l’accoutumance qui conduit peu à peu à ne plus voir, ne plus proposer, ne plus raconter ?
« On l’a déjà fait. » C’est probablement l’une des phrases qui revient le plus souvent dans une conférence de rédaction, ce moment où les journalistes se réunissent pour décider quels sujets méritent d’être racontés. Quelqu’un propose un article sur une vague de chaleur, comme celle que nous sommes en train de vivre. Et presque aussitôt, quelqu’un (souvent moi) répond : « On l’a déjà fait. »
On l’a déjà fait sur les écoles qui surchauffent.
Sur les personnes âgées qui souffrent dans des logements mal isolés.
Sur les agriculteurs qui voient leurs récoltes brûler.
Sur les villes transformées en îlots de chaleur.
Sur les incendies.
Sur les sécheresses.
Sur les canicules.
Sur les records de température.
Sur les travailleurs exposés en plein soleil.
Alors on cherche un angle nouveau. Un chiffre inédit. Une conséquence encore jamais racontée. Et parfois, faute de nouveauté apparente, on passe à autre chose. Personne ne dit : « Le climat n’est plus important. » Mais une forme de fatigue de l’information s’installe.
Canicule après canicule, que faut-il encore raconter ?
Chaque nouvelle vague de chaleur ressemble désormais à la précédente. Les cartes virent au rouge foncé. Les médias publient des conseils pour s’hydrater, protéger les personnes vulnérables, fermer les volets. Les réseaux sociaux s’enflamment quelques jours. Puis la température redescend, et avec elle notre capacité collective à regarder la réalité en face.
Je dirige un média qui parle de transition écologique et sociale depuis longtemps. Suffisamment longtemps pour avoir parfois le sentiment désagréable de vivre dans une boucle temporelle.
Nous avons publié des enquêtes, relayé les alertes scientifiques, expliqué les mécanismes du dérèglement climatique, documenté les solutions. Nous avons raconté les sécheresses, les inondations, les incendies, les tensions sur l’eau, les effets sur la santé, l’agriculture, l’économie. Nous avons fait ce que l’on attend d’un média : informer.
La responsabilité des médias
Avons-nous échoué ? La réponse la plus simple serait de dire non. Après tout, les médias ne décident pas des politiques publiques. Ils ne votent pas les lois. Ils n’investissent pas les milliards nécessaires à la décarbonation de l’économie. Ils ne changent pas seuls les comportements.
Mais nous avons longtemps pensé que mieux comprendre conduirait naturellement à mieux agir. Que l’accumulation des preuves finirait par produire un sursaut. Que la réalité des faits serait plus forte que les intérêts économiques, les habitudes ou les calculs politiques. Nous savons désormais que ce n’est pas le cas.
Jamais une société n’a été aussi informée des risques climatiques, et jamais elle n’a semblé aussi capable de s’en accommoder. La chaleur extrême, autrefois exceptionnelle, devient une rubrique météo. L’anormal devient familier. L’urgence devient routine. Ce phénomène s’appelle la normalisation.
Quand une catastrophe se répète, elle cesse progressivement d’être perçue comme telle. Non parce qu’elle est moins grave, mais parce que notre attention a ses limites. Nous nous adaptons psychologiquement beaucoup plus vite que nous ne transformons nos sociétés. Et les médias ne sont pas extérieurs à ce mécanisme.
Nous cherchons encore la bonne réponse
Chaque rédaction connaît cette difficulté. Comment continuer à raconter une crise qui dure ? Comment maintenir l’attention sans sombrer dans l’alarmisme ? Comment éviter que les lecteurs ne détournent le regard par lassitude, découragement ou sentiment d’impuissance ? Nous cherchons encore la bonne réponse.
Notre rôle n’est peut-être pas de provoquer un sursaut. Notre responsabilité, plus modeste, est de continuer à documenter le réel, même lorsqu’il devient répétitif. Continuer à nommer ce qui change. Continuer à distinguer l’exceptionnel du normal. Continuer à rappeler que ce qui nous paraît aujourd’hui habituel aurait semblé impensable il y a quelques décennies. Et si nous avons échoué quelque part, ce n’est peut-être pas dans notre manière d’informer. C’est dans notre croyance que l’information, à elle seule, suffirait à changer le cours des choses.