Quand l’appétit diminue, l’industrie vacille : Unilever pourrait céder son pôle alimentaire

Unilever est en passe de vendre son pôle alimentation. Istock
Unilever est en passe de vendre son pôle alimentation. Istock

La possible vente de l’activité alimentaire d’Unilever dépasse un simple choix stratégique. Entre stagnation du secteur, remise en cause des produits ultra-transformés et essor des médicaments coupe-faim… tout l’équilibre du marché alimentaire est en train de se reconfigurer.

C’est un géant de l’alimentation qui va céder son pôle… alimentation. Unilever est en effet en discussion avec un de ses concurrents, McCormick & Company, pour lui vendre son activité food, valorisée autour de 30 milliards d’euros. Officiellement, il n’y a « aucune certitude » d’accord, précise Unilever dans un communiqué mais la séquence est suivie de près par les marchés. « Il nous semble judicieux qu’Unilever étudie différentes options pour son activité alimentaire, estime Richard Saldanha, gérant chez Aviva, cité par Reuters. L’entreprise souhaite se concentrer sur des secteurs où la croissance est plus intéressante. »

Car derrière cette opération se joue un repositionnement plus large. Depuis plusieurs années, Unilever réoriente son portefeuille vers des activités jugées plus dynamiques, notamment la beauté et le bien-être. Le groupe a multiplié les acquisitions dans ces segments, comme la marque de soins capillaires K18 ou les produits masculins Dr Squatch, et s’appuie sur ses marques mondiales comme Dove, Rexona ou Vaseline pour tirer sa croissance. Une stratégie assumée par son dirigeant, qui évoque régulièrement la volonté de construire un groupe « davantage tourné vers la beauté, le soin et le bien-être ».

À première vue pourtant, le rayon food d’Unilever paraît en bonne santé. Il représente un quart des ventes du groupe et près de 3 milliards d’euros de profit. L’alimentaire reste donc une activité solide. Mais sa croissance plafonne autour de 2,5 %, contre plus de 4 % pour les activités de beauté et de soins, selon les derniers résultats du groupe relayés dans Bloomberg. Dans un univers très concurrentiel, cet écart devient décisif. Reste que réduire cette décision à un simple arbitrage financier serait réducteur. Car derrière ce mouvement se dessine une transformation plus profonde du marché alimentaire.

La désaffection des produits ultra-transformés

Depuis plusieurs années, l’agroalimentaire est pris dans un étau. D’un côté, les marchés occidentaux arrivent à maturité en Europe et aux États-Unis où les volumes progressent peu, voire stagnent, selon Reuters. De l’autre, la concurrence s’intensifie, notamment avec les marques de distributeurs, qui gagnent des parts de marché en proposant des produits souvent moins chers.

À cela s’ajoute une évolution des attentes. Les produits ultra-transformés, piliers du modèle industriel, font l’objet de critiques croissantes pour leurs effets sur la santé. Une série d’études scientifiques, notamment publiées dans The Lancet, établissent des liens avec l’obésité, le diabète ou les maladies cardiovasculaires. Ces produits restent pourtant centraux. Ils représentent environ 35% des apports caloriques en France et un marché mondial estimé à 1 900 milliards de dollars. « Ce sont des ingrédients peu chers, efficaces pour conserver dans le temps ou standardiser le goût », expliquait récemment à Novethic Kelly Frank, fondatrice de l’agence Goûm et ingénieure en science des aliments.

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Le basculement est donc loin d’être total. Mais une nouvelle donne fragilise de plus en plus le modèle des géants de l’alimentaire : les médicaments amaigrissants de type GLP-1, comme ceux développés par Novo Nordisk.

La révolution des médicaments amaigrissants

Leur impact reste encore limité, mais il commence à être mesuré. Selon plusieurs analyses relayées par Food Dive, les utilisateurs de ces médicaments réduisent leurs dépenses alimentaires d’environ 6% et leurs dépenses en restauration de près de 8%. À l’échelle d’un marché mondial, ces chiffres peuvent sembler modestes. Mais ils sont suffisamment significatifs pour alerter les industriels, car ils touchent en priorité les catégories les plus rentables : snacks, produits sucrés, aliments ultra-transformés.

« Les patients ne mangent pas seulement moins, ils mangent différemment », soulignent des experts de PA Consulting. Les achats impulsifs diminuent, tandis que l’attention portée à la qualité nutritionnelle augmente. Le phénomène reste encore concentré, notamment aux États-Unis, mais sa diffusion est rapide. Selon Morgan Stanley, jusqu’à 7% de la population américaine pourrait utiliser ces traitements d’ici 2035. Dans une tribune publié dans le Financial Times, l’investisseur Henry Dimbleby évoque une inflexion plus profonde : « Le cercle économique qui reposait sur la surconsommation de produits hyper-appétissants est en train de se briser. »

Unilever dans l’anticipation ?

Dans ce contexte, la stratégie d’Unilever apparaît comme une forme d’anticipation. Le groupe ne quitte pas un secteur en crise, mais un secteur dont les perspectives sont jugées moins dynamiques et plus incertaines. Le signal est d’autant plus fort qu’il intervient après la scission de son activité dans les glaces avec Magnum notamment en 2025. Le snacking, longtemps présenté comme un moteur de croissance, montre aujourd’hui des signes d’essoufflement, entre arbitrages budgétaires et préoccupations sanitaires. « Les avantages liés à l’échelle ne compensent plus les inconvénients de la complexité », notent les analystes de Bernstein.

Faut-il pour autant parler de basculement du modèle agroalimentaire ? Les données ne le permettent pas encore. Le secteur reste massif, rentable et profondément ancré dans les habitudes. Mais les lignes bougent. Lentement mais durablement. Et les industriels commencent à s’y préparer.

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