1. L’empreinte carbone des investisseurs
Mesurer les émissions de carbone générées indirectement par les divers modes de gestion financière : c’est ce qui définira l’empreinte carbone. Cela fait une dizaine d’années que cette démarche se développe. Pour calculer cette empreinte carbone, on "pèse" les émissions de carbone d’un portefeuille actions en fonction des émissions que génèrent les entreprises détenues dans ce portefeuille et du nombre d’actions. Ce mode de calcul peut être adapté aux obligations d’Etat ou à d’autres modes de placements, comme l’immobilier.
La démarche est en train de se généraliser, plutôt en Europe du Nord. En France, le seul investisseur institutionnel à avoir réalisé cette empreinte carbone est l’ERAFP qui l’a fait sur son portefeuille actions (vous trouverez plus d’éléments dans le PDF joint).
L’intérêt de ces empreintes carbone est de faire prendre conscience aux investisseurs du poids qu’ont leurs choix de placements dans l’orientation de l’économie et, donc, du rôle clef qu’est le leur pour "décarboner" l’économie et se tourner vers les entreprises les plus vertueuses dans ce domaine. Ce sont eux les donneurs d’ordre du domaine financier. La position dominante chez les investisseurs institutionnels français est globalement de " financer l’économie telle qu’elle est", qui se traduit par un "pourquoi ne pas acheter des actions de compagnies pétrolières tant que les gens roulent en voiture ?".
Il y a au moins deux moteurs susceptibles de les faire changer d’avis : le risque carbone et le financement de la transition énergétique.
2. Le risque carbone
Lancé par une ONG anglaise carbontracker.org il y a deux ans, ce concept s’est répandu à l’échelle de la planète avec une extraordinaire rapidité. Il est aujourd’hui porté par Al Gore. L’idée est la suivante : la plupart des investisseurs institutionnels alignent leurs placements sur les grands indices boursiers mondiaux qui comptent de nombreuses compagnies dédiées aux énergies fossiles. Les flux financiers vont donc vers une économie carbo-intensive ce qui empêche de respecter les objectifs de réduction des émissions que se fixent les Etats (à l’insu de leur plein gré).
Le risque carbone prend donc deux formes
– Un risque financier démontré par Carbon Tracker: si on brûle l’ensemble des réserves déjà identifiées par les compagnies pétrolières on atteindra rapidement 6 degrés de réchauffement climatique. Ce n’est pas soutenable. Différents pays vont donc prendre des mesures drastiques qui vont faire perdre très rapidement leur valeur boursière aux compagnies pétrolières. Cette dévalorisation aurait un impact très rapide sur les actifs détenus par les investisseurs institutionnels qui perdraient ainsi beaucoup d’argent et de capacité à payer retraites, assurances et autres engagements qui sont les leurs.
Cet article permet d’approfondir (de façon synthétique) le sujet.
-Un risque de réputation
Auprès de l’opinion publique
Des mouvements de la société civile et diverses ONG se sont emparés de ce concept pour faire des campagnes à l’image de celles qui ont mobilisé contre l’apartheid en son temps ou contre les sweat shop. Elles ont donné des slogans amusants comme " Mum and Dad your pension fund is fucking my future !", mais aussi obligé la fondation d’Harvard à s’engager.
Confrontée aux campagnes d’étudiants lui demandant de ne plus investir dans les énergies fossiles émettrices de gaz à effet de serre, la fondation Harvard a signé, au printemps 2014, les Principes pour l’Investissement responsable(PRI) et devient ainsi la première université américaine à rejoindre l’organisation. Elle a par ailleurs annoncé sa décision de mesurer et publier ses émissions de gaz à effet de serre. Le fonds de dotation de Harvard, nourri par de très riches philanthropes, dispose de 30 milliards de dollars. Il y a six mois encore sa présidente estimait que ce capital était une ressource pour l’université, pas "un instrument pour pousser au changement social ou politique".
Le mouvement pourrait gagner la France, quelques-uns y travaillent.
Auprès des élus
En Norvège, le parlement exerce une pression sur le fonds norvégien pour qu’il réoriente ses placements afin d’en limiter les émissions de carbone, puisque par nature il est nourri par la production pétrolière et génère donc directement des émissions. Il doit donc diversifier "son mix énergétique financier".
Pour en savoir plus.
3. Le financement de la transition énergétique
Il est difficile de convaincre les décideurs financiers français qu’il y a des opportunités financières à investir vert. Essentiellement parce que les produits verts lancés avant le Sommet de Copenhague dans un environnement porteur ont eu de très mauvais résultats financiers, dus aux incertitudes réglementaires pesant sur les énergies renouvelables dans de nombreux pays. Ceci dit, les placements verts du fonds norvégien ont eu une performance financière de + 47 % en 2013.
Les besoins de financement de la transition étant très élevés, l’idée de flécher une partie des placements des grands institutionnels pour financer la transition énergétique est portée par le Réseau des administrateurs pour l’investissement responsable (RAIR) auquel appartient Éric Loiselet.
Il y a aussi des pistes autour des obligations vertes et d’un label ISR qui sont discutées dans le cadre des groupes de travail issus de la conférence bancaire. Pour terminer, la seule obligation légale de cette nature est celle qu’ont les sociétés de gestion française de dire si elles prennent en compte ou non des critères ESG dans leur gestion (article 224 de la loi Grenelle 2). L’extension de cette obligation aux investisseurs institutionnels est aussi une des idées sur la table.