TotalEnergies : la fin de l’ambiguïté climatique

En 2021, Total était devenu TotalEnergies pour se présenter en tant qu'énergéticien et pas seulement pétrolier. Laurent Vincenti
En 2021, Total était devenu TotalEnergies pour se présenter en tant qu'énergéticien et pas seulement pétrolier. Laurent Vincenti

En renonçant à ses objectifs climatiques clés, TotalEnergies n’opère pas un virage. Elle officialise ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une major pétrolière.

On s’en doutait. Mais, jusqu’ici, TotalEnergies soutenait l’inverse. En 2021, en changeant de nom, le groupe ne se contente pas d’un rebranding, il installe un récit. Celui d’une transformation progressive, d’un pétrolier devenu « énergéticien », capable de concilier hydrocarbures et transition, et visant la neutralité carbone à horizon 2050, en intégrant, au moins en partie, ses émissions indirectes. Mais ce récit vient de se fissurer.

Dans son rapport climatique publié fin mars, le groupe juge désormais la neutralité carbone « hors de portée » et abandonne tout objectif sur le scope 3, ces émissions liées à l’usage du pétrole et du gaz qu’il vend, soit l’essentiel de son empreinte. En quelques lignes, TotalEnergies redéfinit son périmètre de responsabilité.

Le Scope 3, point de bascule

Dans le même temps, les actes confirment ce virage. TotalEnergies a conclu un accord avec l’administration Trump pour abandonner deux projets éoliens offshore aux États-Unis, en échange d’un milliard de dollars réinvesti dans le gaz naturel liquéfié américain. Sur les prochaines années, la part des investissements dans les fossiles doit augmenter, tandis que ceux consacrés à l’électricité, renouvelables inclues, reculent.

Ajoutons à cela un contexte géopolitique qui dope les résultats : depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les majors pétrolières engrangent des profits exceptionnels, plus de 80 millions d’euros par jour en Europe selon Greenpeace. Parmi elles, TotalEnergies figure parmi les principaux bénéficiaires. L’équation est limpide : des prix élevés, des marges record, et un recentrage assumé sur le cœur de métier.

Le point de bascule se situe précisément là : dans l’abandon du scope 3. Pendant des années, son intégration, même partielle, permettait de maintenir un lien, fût-il ténu, entre production d’énergies fossiles et responsabilité climatique. En y renonçant, TotalEnergies tranche ce nœud gordien : les émissions liées à ses produits ne relèvent plus de son périmètre, mais de celui des consommateurs et, en creux, des États.

Le raisonnement est connu : réduire sa production ne ferait que déplacer les volumes ailleurs, sans effet sur les émissions globales. Pris isolément, il est difficilement contestable. Mais généralisé à l’ensemble des producteurs, il devient un principe d’inaction. Ce n’est donc pas un simple ajustement technique. C’est une ligne assumée.

La fin de la crédibilité

Quelques mois plus tôt, la justice française avait déjà fragilisé le discours du groupe. En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a en effet condamné TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses, estimant que ses communications sur la transition et la neutralité carbone ne reflétaient pas la réalité de son modèle. Une première mondiale. Non pas une condamnation pour ses émissions, mais pour le récit qui les accompagnait.

Car la stratégie, elle, est constante : croissance de la production d’hydrocarbures, développement de nouveaux projets à forte intensité carbone, arbitrages favorables aux activités les plus rentables. Même certains investisseurs commencent à s’en inquiéter, pointant des risques climatiques autant que financiers.

La fin de l’ambiguïté n’est pas celle des engagements climatiques. C’est celle de leur crédibilité. À mesure que les objectifs s’ajustent aux contraintes économiques, ce n’est pas la transition qui s’accélère, c’est le récit qui s’effondre.

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