L’introduction en bourse du géant Saudi Aramco fait tourner la tête des places financières. Bien décidée à ne pas laisser échapper ce gros poisson dont la capitalisation est estimée à 2 000 milliards de dollars, la Bourse de Londres a décidé d’assouplir ses obligations de gouvernance et de transparence pour les entreprises détenues par des États.
Annoncée il y a plus deux ans, les autorités du royaume wahhabite ont confirmé que l’entrée en bourse du pétrolier national Saudi Aramco aura lieu en 2019. Une opération historique, car la capitalisation de l’entreprise est estimée à 2 000 milliards de dollars. Soit deux fois plus qu’Apple, la plus grande entreprise cotée aujourd’hui. Pour commencer, 5 % de l’entreprise, soit 100 milliards de dollars, seront introduits sur le marché.
Cette cotation intéresse les bourses de New-York, de Hong Kong et de Londres. Et c’est cette dernière qui semble tenir la corde, alors que la Première ministre Theresa May appuie de tout son poids diplomatique pour attirer l’entreprise saoudienne. La dernière décision de la Financial Conduct Authority (FCA), le régulateur de la place financière, devrait encore améliorer l’attractivité de Londres.
Des règles de gouvernance assouplies
Sans nommer directement Saudi Aramaco, la FCA a décidé d’autoriser la création d’un nouveau "listing Premium", conçu pour accueillir les entreprises détenues par des fonds souverains. Pour cela, cette section assouplit les règles de gouvernance. Par exemple, les transactions financières entre ces grands groupes et les actionnaires pourront se faire sans consultation des minoritaires. Par ailleurs, il n’y aura plus de part minimum des sociétés pour être introduites en bourse.
Selon la FCA, ces nouvelles règles du jeu doivent valoriser ces entreprises d’État aux yeux des investisseurs. Le régulateur considère que les obligations précédentes, censées protéger les actionnaires, étaient trop contraignantes. Ce listing Premium sera lancé dès le 1er juillet 2018. Les sociétés qui y seront inscrites, comme possiblement Saudi Aramco, ne pourront cependant pas intégrer l’indice phare de la place, le FTSE100, afin d’éviter qu’elles ne le déstabilisent.
Ces nouvelles règles "signifient que quand une société contrôlée par un État se cote ici, les investisseurs peuvent bénéficier des protections offertes par la catégorie Premium", justifie Andrew Bailey, directeur général du FCA. Il ajoute : "Ces nouvelles règles encouragent davantage de sociétés à adopter les normes de haut niveau de gouvernance au Royaume-Uni", selon lui.
Un paradis fiscal
Ces nouvelles mesures du régulateur sont applaudies par l’opérateur boursier, le London Stock Exchange (LSE) qui gère la bourse de Londres. "Cela va permettre au marché britannique d’accompagner une série d’entreprises en fixant des normes élevées de gouvernance et de transparence pour les investisseurs et le marché", assure un porte-parole du LSE au Guardian.
D’autres acteurs de la place financière s’inquiètent de cet assouplissement des règles. Stephen Martin, directeur général de l’Institut des directeurs alerte : "(Nous) sommes profondément déçus que la FCA ait persisté dans sa volonté de créer un nouveau listing Premium qui abaisse les exigences de gouvernance d’entreprises. Cela a été décidé sans démontrer qu’il était nécessaire de diminuer nos standards".
Il y a un an, le régulateur de la bourse avait renoncé à une telle mesure. Sa crainte était, qu’en pleine crise aigüe du Brexit, la place de Londres soit perçue comme un paradis fiscal. Visiblement, les décideurs ont décidé de balayer ce risque, privilégiant une plus grande attractivité. La FCA ne cache pas d’ailleurs que ce nouveau listing doit aussi apporter de la compétitivité à Londres.
Un champion des industries extractives
Ken Costa, ancien banquier d’affaires, devenu conseiller auprès du gouvernement sur l’Arabie Saoudite, assure dans le FT que "politiquement, c’est un signe que Londres continue d’être un marché ouvert, transparent et fluide quoi qu’il se passe au sujet du Brexit". Cela montre aussi qu’au moment où les places européennes, comme Paris, Luxembourg ou Francfort, essaient de devenir des références en matière de finance durable et responsable, Londres est surprise en flagrant délit d’incohérence.
Alors que la place britannique a lancé avec le gouvernement la "Green Finance Initiative" pour décarbonner ses indices, elle mise dans le même temps sur des "Stranded Assets", des actifs fossiles qui risquent de perdre beaucoup de valeur sous l’effet de la transition énergétique en cours.
En réalité, dans les années 2010, la bourse de Londres avait déjà choisi de tordre ses exigences, notamment sur la transparence, pour accueillir en son sein des entreprises extractives (entreprises minières et pétrolières) russes, chinoises, kazakhs… Non sans succès. 362 entreprises extractives sont aujourd’hui cotées sur la place britannique. Ce qui représente une capitalisation de 1 288 milliards d’euros. Pour comparer, ensemble, les trois plus grandes places américaines (NYSE, AMEX et NASDAQ) regroupent 525 entreprises de ce type pour une capitalisation de 3 466 milliards d’euros.
Ludovic Dupin @LudovicDupin