Alors que les grandes instances internationales travaillent à réglementer la commercialisation des minerais du sang via les circuits traditionnels, les trafiquants ont pris une longueur d’avance. Ils se servent désormais des réseaux sociaux comme Facebook, Messenger ou WhatsApp pour recréer leurs chaînes d’approvisionnement et écouler les diamants issus de zones de conflits en toute impunité, notamment de République centrafricaine.
Plus simples, plus rapides et plus efficaces, les réseaux sociaux comme Facebook ou encore WhatsApp servent désormais de plaques tournantes pour les diamantaires. Ils le font au nez et à la barbe des grandes instances internationales qui tentent de réglementer le commerce de minerais issus de zones de conflits, également appelés "minerais du sang". Mais ces dernieres oublient de tenir compte des nouvelles technologies.
Dans un rapport (1) publié fin juin, l’ONG Global Witness a remonté la piste des trafiquants centrafricains de diamants à travers les photos et commentaires qu’ils postent sur les différents réseaux sociaux, à visage découvert. Il apparaît que des pierres issues de zones de conflit en République centrafricaine (RCA) ont ainsi pu être acheminées en Belgique, au Brésil, en France, en Chine, en Israël, au Liban, ou encore en Afrique du Sud.
"Les réseaux sociaux sont devenus des territoires pour rechercher des nouveaux clients", explique à l’AFP Aliaume Leroy, chargé de campagne à Global Witness. Facebook, Messenger, WhatsApp permettent aux trafiquants d’interpeller des acheteurs potentiels, avant de se servir de leur messagerie privée pour négocier une transaction. "La nouveauté qu’apportent ces outils numériques réside dans la vitesse de création d’un réseau, poursuit le spécialiste. Constituer cette chaîne d’approvisionnement pouvait prendre un temps important auparavant contre quelques secondes désormais grâce aux réseaux sociaux."
Les diamants centrafricains "naturalisés" au Cameroun
Pour mener son enquête, l’ONG s’est fait passer pour un acheteur international. Elle est entrée en contact avec sept négociants en diamants. Cinq d’entre eux ont parlé ouvertement d’activités de contrebande à travers des frontières internationales. Le plus gros colis évoqué dépassant les 900 carats.
"Les trafiquants", explique l’un d’eux, "vont aller (…) récupérer tous les diamants vers le côté des rebelles là-bas parce que c’est encore beaucoup moins cher (…). Souvent il y a un chef rebelle qui est là, qui les reçoit (…). Ils achètent, ils achètent, ils achètent (…). Arrivés à l’aéroport [en RCA ou au Cameroun] ils s’en vont parce qu’il n’y a pas de contrôles [comme] ils voyagent comme de simples voyageurs."
Extrait de conversation entre l’ONG et un trafiquant
Une fois que les pierres se retrouvent en dehors de la RCA, les acheteurs déclarent qu’elles viennent d’ailleurs. Ils les mélangent à d’autres cargaisons, se procurent les bons documents et les expédients. Les diamants sont ainsi "naturalisés".
"Pour éviter que vos diamants soient des diamants suspects, les gars font leurs papiers d’une manière officielle et ils paient leur petite taxe à l’export au niveau du Cameroun", raconte un trafiquant. "J’ai un ami (…). Il peut te faire tous les papiers", révèle un autre négociant. Une fois ce processus terminé, les diamants de la RCA peuvent être commercialisés comme s’ils avaient été achetés au Cameroun.
Quelle responsabilité pour les réseaux sociaux ?
Depuis 2013, l’exportation de diamants en provenance de la République centrafricaine était interdite par le processus de Kimberley, un régime international de certification des diamants bruts. Cette interdiction a été partiellement levée en juin 2015 sous la pression du gouvernement car le pays a désespérément besoin des revenus provenant des exportations de diamants. L’assouplissement ne s’applique désormais qu’aux zones déclarées "conformes". Mais pour les trafiquants, cela ne fait aucune différence. "Ce sont (…) les affaires", réagit l’un d’entre eux au cours d’un appel sur WhatsApp. "Avec Kimberley ou sans Kimberley, on amène les produits où on veut."
L’Union européenne, dans un compromis trouvé il y a un an, impose aux importateurs européens d’étain, de tantale, de tungstène et d’or de s’assurer que ces minerais et métaux ne sont pas extraits de façon illicite dans des zones de conflit. La France et la Chine soumettent, quant à elles, leurs entreprises à un devoir de vigilance sur leurs chaînes d’approvisionnement en minerais responsables. Mais aucune mention n’est faite quant à la responsabilité des réseaux sociaux.
Les États-Unis, pourtant pionniers sur la question, pourraient supprimer la section 1502 du Dodd Frank Act, une disposition entrée en vigueur en 2014. Elle oblige les sociétés américaines cotées à informer publiquement la SEC (Autorité de régulation boursière) en cas d’utilisation de certains minerais à risque. Un projet de décret mis sur la table début février par le président Trump prévoit de revenir sur cette procédure. De quoi assurer encore un bel avenir pour les trafiquants centrafricains 2.0.
Concepcion Alvarez @conce1
(1) "Une chasse aux pierres"