Au WWF, la contre-offensive des salariés après le départ d’Alexandra Palt sur fond d’antiracisme

Après le départ d'Alexandra Palt, les salariés de WWF France ont pris la parole dans une tribune. Photo d'illustration : WWF
Après le départ d'Alexandra Palt, les salariés de WWF France ont pris la parole dans une tribune. Photo d'illustration : WWF

Trois semaines après la démission de la présidente du WWF France Alexandra Palt, 89 salariés de l’organisation prennent publiquement la parole. Dans une tribune publiée par Mediapart, ils défendent une écologie indissociable de la lutte contre le racisme et les discriminations, alors que l’ONG traverse une crise inédite autour de son rapport à « l’apolitisme ».

« Nous réaffirmons qu’il ne peut y avoir protection du vivant sans lutter contre toutes les discriminations. » Par cette déclaration, 89 salariés du WWF France ont choisi de sortir du silence. Dans une tribune publiée le 16 juin sur Mediapart, ils disent prendre la parole « avec émotion et gravité » après plusieurs semaines de crise qui ont profondément ébranlé l’organisation.

Les signataires affirment soutenir « sans équivoque les luttes contre le racisme, l’antisémitisme et toutes autres formes de discrimination ». Ils disent aussi leur malaise face à la tournure prise par les événements. « Nous ne nous reconnaissons absolument pas dans l’image du WWF France véhiculée par les prises de parole publiques de notre ancienne présidente. Nous rejetons aussi fermement les propos de membres de notre conseil d’administration rapportés dans la presse », écrivent-ils.

Cette prise de parole est l’aboutissement de plusieurs semaines de tensions au sommet de l’ONG. Le 28 mai, Alexandra Palt annonce sa démission de la présidence du WWF France alors qu’une procédure de révocation est sur le point d’être engagée contre elle par le conseil d’administration. Dans un message publié sur LinkedIn, elle explique son départ par un désaccord portant sur « des questions essentielles de valeurs et de conception du rôle d’une organisation comme le WWF dans la société contemporaine ».

Crise au WWF France : Alexandra Palt démissionne de la présidence après un conflit sur « l’apolitisme » et l’antiracisme

Notre « objet social n’intègre pas la lutte contre le racisme »

À l’origine du conflit, la participation de l’ancienne membre du comité exécutif de L’Oréal à un rassemblement contre le racisme organisé le 4 avril à Saint-Denis après les attaques visant le maire de la commune, Bally Bagayoko. Alexandra Palt affirme s’y être rendue à titre personnel, sans prendre la parole et sans représenter le WWF. Le lendemain, elle publie néanmoins un message sur LinkedIn dans lequel elle défend le « vivre-ensemble » et rappelle son attachement aux valeurs républicaines.

Cette initiative est mal accueillie par une partie de la gouvernance de l’organisation. Dans un courrier révélé par Mediapart, Isabelle Autissier, présidente d’honneur du WWF France, et Antoine Housset, administrateur, lui rappellent que « [leur] organisation se bat depuis sa création pour qu’il n’y ait pas de doute sur son apolitisme » et que son « objet social n’intègre pas la lutte contre le racisme ». Plus loin, un passage évoquant des donateurs juifs de l’organisation suscite également un vif malaise.

Le WWF France confirme ensuite qu’une procédure de révocation avait bien été engagée contre sa présidente. Dans un communiqué transmis à Novethic, l’organisation évoque à la fois des « dysfonctionnements managériaux » et des « prises de position personnelles contraires au principe d’apolitisme de l’organisation ». Une justification rejetée par Alexandra Palt, qui souligne qu’elle occupait une présidence bénévole et estime que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme relève des fondements mêmes du pacte républicain.

L’affaire dépasse rapidement le cadre du WWF et ouvre un débat plus large sur la place des enjeux sociaux dans les combats écologistes. Plusieurs responsables associatifs prennent publiquement position. Dans les commentaires du message publié par Alexandra Palt, le président de France Nature Environnement, Antoine Gatet, affirme ainsi que « combattre l’illibéralisme, les discours racistes et de haine, et lutter pour l’égalité est un devoir qui accompagne évidemment nos luttes pour un monde vivable ».

Le malaise des salariés

C’est dans ce contexte que les salariés ont décidé de prendre la parole. Tout en affirmant ne pas vouloir « prendre parti dans un conflit de personnes », ils défendent une vision de l’écologie qui ne peut être dissociée des questions de justice et d’égalité. Selon eux, les équipes ont été exposées à une polémique qui « ne reflète ni leurs valeurs, ni leur engagement, ni la réalité de leurs actions ». Le texte insiste sur le fait que les droits humains sont au cœur de l’action menée par le WWF. « La préservation de l’environnement menée avec les populations et pour les populations, sans distinction aucune : voilà une réalité qui nous tient à cœur », écrivent les signataires. Ils rappellent également que le WWF France est porté par près de 150 salariés ainsi que par des milliers de sympathisants et de bénévoles engagés dans la protection du vivant.

Cette insistance n’est pas anodine. La crise actuelle a également ravivé des critiques plus anciennes visant le WWF. La veille de la publication de la tribune des salariés, Survival International a publié un texte particulièrement sévère dénonçant les conséquences de certains programmes de conservation soutenus par l’organisation. Sa directrice française, l’anthropologue Fiore Longo, y évoque des accusations récurrentes de violences contre des peuples autochtones et estime que le WWF reste marqué par l’héritage d’une conception « coloniale » de la protection de la nature.

Au-delà des controverses, la prise de parole des salariés témoigne d’une évolution plus profonde du mouvement écologiste. Longtemps traitées séparément, les questions environnementales, sociales et démocratiques apparaissent désormais de plus en plus imbriquées. « Face à l’urgence environnementale, à l’aggravation des inégalités et aux atteintes croissantes aux droits fondamentaux, il est plus que jamais nécessaire que les acteurs engagés pour la protection du vivant et la justice demeurent unis », concluent les salariés du WWF France.

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