Alors que les températures atteignent des records pour un mois de mai, la question des conditions de travail face à la chaleur revient au premier plan. Chaque année, 20 000 personnes meurent dans le monde sur leur lieu de travail en raison de températures excessives, rappelle l’Organisation internationale du travail. Pour y répondre, Marine Tondelier propose la création d’un « congé climatique ».
31°C à Paris, 28°C à Lille, 34°C à Nantes, depuis quelques jours les thermomètres s’affolent partout en France et les records de saison tombent un par un. Tandis que certains se réjouissent de cet été avant l’heure, le climatologue Christophe Cassou alarme dans un entretien accordé au « Monde » sur la gravité de cet « événement sans précédent ». Dans ce contexte de dérèglement climatique de plus en plus tangible, la proposition d’un « congé climatique » s’inscrit comme une réponse politique à l’aggravation des risques que ces épisodes extrêmes font peser sur les travailleurs.
Le 1ᵉʳ mai 2026, à l’occasion de la fête du travail, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a proposé à l’antenne de Sud Radio la mise en œuvre d’un « congé climatique ». Ce nouveau droit prendrait la forme d’un congé payé de cinq jours par an qui s’appliquerait uniquement aux salariés qui ne peuvent pas télétravailler lorsque les autorités publiques recommandent ou imposent des restrictions liées à un évènement climatique. Ce projet souhaite répondre à l’évolution du climat, synonyme d’intensification des catastrophes naturelles et d’augmentation des températures qui exposent les travailleurs les plus modestes à des conditions de travail de plus en plus dangereuses.
La problématique autour des conditions climatiques des travailleurs français est d’autant plus importante que la France représente le pays européen le plus touché par les catastrophes climatiques entre 1990 et 2022, selon une enquête d’EM-DAT The International Disaster Database. En 2024, un rapport d’Oxfam France alertait déjà sur les risques du réchauffement climatique pour les salariés français, affirmant que 36 % d’entre eux étaient exposés à des épisodes de chaleur extrême sur leur lieu de travail.
Le code du travail français en retard ?
Face à cette détérioration des conditions de travail engendrée par le dérèglement climatique, le droit du travail français a-t-il évolué pour répondre à ces nouvelles contraintes ? Pour Simon Riancho, maître de conférences à l’Université Paris-Panthéon-Assas, on observe une « amélioration progressive » avec une « prise de conscience de plus en plus importante de ces considérations dans le code du travail ». Aujourd’hui, le Code du travail oblige l’employeur à prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé des travailleurs. Cette obligation de moyen s’appuie sur les principes généraux de prévention volontairement larges pour couvrir de nombreuses situations et laisser une marge d’application.
À la suite des épisodes de fortes chaleurs en 2025, le décret du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur a abouti à un renforcement des obligations d’évaluation et de prévention des employeurs. Il ne dispose cependant pas de seuil chiffré ou de règles précises. Ainsi, les Écologistes jugent la législation française « insuffisante » pour protéger les travailleurs des conditions climatiques extrêmes, notamment la chaleur excessive qui tue chaque année plus de 20 000 personnes, selon l’Organisation internationale du travail (OIT).
En France, seul le secteur du BTP comprend des « chômages intempéries » accordés sous certaines conditions aux ouvriers lorsque les conditions météorologiques présentent un risque pour leur sécurité (fortes chaleurs, verglas, vents violents, pluie, …). C’est le réseau national CIBTP (Congés Intempéries BTP) qui rembourse conditionnellement les entreprises selon les indemnisations qu’elles ont dû verser à leurs salariés. Dans les autres secteurs d’activité, une contrainte de force majeure empêchant une personne de se rendre au travail n’engage pas nécessairement une indemnisation de l’employeur. Ce dernier peut effectuer une retenue de salaire proportionnelle à la durée de l’absence, demander un rattrapage des heures non travaillées ou la pose de congés payés.
Un projet qui fait frissonner
La déclaration de Marine Tondelier a suscité de vives réactions au sein de l’espace politico-médiatique français et de nombreux acteurs se sont empressés de critiquer l’initiative de la secrétaire nationale des Écologistes. De son côté, Rachele Barrion, secrétaire confédérale en charge de l’économie et de la transition écologique de France Ouvrière, partage cette volonté de mettre en œuvre un « congé climatique ». Pour elle, cet enjeu devient progressivement « une nécessité pour défendre les intérêts des salariés » au même titre que la lutte pour le pouvoir d’achat. Politiquement indépendant, Lutte ouvrière ne soutiendra pas Les Écologistes de Marine Tondelier pour porter ce projet. Le syndicat souhaite lui-même impulser un compromis avec le patronat pour proposer un accord national interprofessionnel (ANI) auprès des instances de législation nationale et ajouter cette nouvelle disposition dans le code du travail.
Pour Simon Riancho, ce projet est juridiquement réalisable : « C’est tout à fait possible d’insérer un nouveau type de congé dans le droit positif« . Cependant, le maître de conférences en droit à l’Université Paris-Panthéon-Assas est plus inquiet quant à la possibilité de trouver un consensus politique : « Cela dépendra beaucoup des modalités qui seront présentées […] Il faudra s’accorder sur qui mettra en œuvre cette mesure, qui en assumera les conséquences financières, dans un contexte budgétaire complexe ».
Alors que les détails de ce projet politique embryonnaire sont encore flous, l’interrogation la plus importante reste en effet de savoir comment seront financés ces congés payés et par quel acteur. Rachele Barrion affirme être « confiante » quant à la possibilité de trouver un compromis avec les syndicats patronaux, soulignant qu’il est aussi dans leur intérêt de préserver la productivité. Rappelons qu’une récente étude de Lancet Countdown, réalisée en 2025 avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), rapporte que l’exposition à la chaleur a entraîné la perte de 640 milliards d’heures de travail potentielles en 2024.
L’Espagne, laboratoire du congé climatique
Pour porter ce projet, la gauche peut s’appuyer sur ce qui existe déjà à l’étranger, notamment en Espagne. À la suite des inondations de Valence à l’automne 2024, qui ont causé la mort de plus de 200 personnes, dont de nombreux travailleurs piégés dans leur voiture par les crues, Madrid a mis en place un « congé climatique » de quatre jours par an. L’arrêt, payé par l’État, doit être demandé par le salarié et justifié par une alerte orange ou rouge de l’agence météorologique publique. Il permet ainsi aux employés de ne pas se rendre au travail sans risquer de perdre leur salaire.
La disposition a été particulièrement bien accueillie par les syndicats ouvriers, mais, a contrario, les employeurs ont fustigé l’adoption de cette nouvelle mesure. Leurs revendications ont été soutenues par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui s’est montrée réticente quant à la création de ce nouveau congé. L’organisation intergouvernementale dénonce notamment un « coût supplémentaire pour les entreprises« . Malgré les critiques, le gouvernement espagnol adopte cette mesure le 28 novembre 2024.
À l’international, l’Espagne n’est pas le seul pays à mettre en œuvre des politiques pour protéger sa population active des effets du changement climatique. En Inde, des « confinements écologiques » sont appliqués quand l’air devient irrespirable. En Grèce, les commerces ferment en début d’après-midi pour éviter les chaleurs trop fortes et réouvrent en fin de journée quand les températures s’adoucissent. Ces mécanismes d’adaptation et de résilience peuvent servir d’exemples pour la France qui devra prochainement s’adapter si elle souhaite protéger ses travailleurs face aux effets du dérèglement climatique.
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