Souffrance, suicides : « On ne peut pas passer sous silence les drames humains qui se passent à la SNCF »

Le 28 avril, Sud-Rail a participé à un rassemblement devant le siège de la SNCF pour dénoncer les suicides en lien avec le travail @Photo par ERIC BRONCARD / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Le 28 avril, Sud-Rail a participé à un rassemblement devant le siège de la SNCF pour dénoncer les suicides en lien avec le travail @Photo par ERIC BRONCARD / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

En moins de quatre mois, douze salariés de la SNCF se sont donné la mort. Des drames en partie liés à une dégradation des conditions de travail au sein du groupe ferroviaire selon quatre fédérations syndicales.

Le 24 décembre 2025, le conducteur d’un TGV, âgé de 52 ans, saute de son train en marche. Le drame endeuille le corps social cheminot à la veille de Noël. Un acte tragique qui n’est pas isolé : au sein du groupe SNCF, les suicides s’égrènent au fil des mois. Depuis le début de l’année, douze salariés se sont ainsi donné la mort, le dernier ayant eu lieu le 27 avril dans l’Hérault. Dans une lettre adressée en février dernier à Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, Sud-Rail évoque même une « vague de suicides » au sein de l’entreprise. Quelques jours auparavant, le syndicat interpellait Jean Castex, PDG du groupe SNCF, sans obtenir de réponse.

Pour la CGT Cheminots, l’UNSA Ferroviaire, SUD-Rail et la CFDT cheminots, la situation n’est plus tenable. Depuis plusieurs semaines, les quatre fédérations sonnent l’alerte, enjoignant l’opérateur ferroviaire à prendre à bras le corps ce mal-être grandissant. « On ne peut pas passer sous silence les drames humains qui se passent à la SNCF, on veut briser l’omerta », soutient Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud-Rail. Contactée par Novethic, la direction de la SNCF assure ne pas être dans le déni. Sans exclure totalement les liens entre les douze cas de suicides et les conditions de travail au sein de l’entreprise, elle insiste sur la multifactorialité des causes ayant conduit à ces passages à l’acte.

Une souffrance au travail grandissante

« Ce serait un manque d’humilité absolu que de pouvoir attribuer les causes de ces drames à telle ou telle situation. En revanche, il serait totalement inconscient et inconvenant de ne pas considérer la question des conditions de travail », réagit Thomas Cavel, secrétaire général de la CFDT cheminots auprès de Novethic. Ces suicides, dont la moitié aurait eu lieu sur les emprises ferroviaires, ne seraient ainsi que la partie émergée de l’iceberg. « Il y a une face cachée qui est la souffrance au travail, avec un taux d’absentéisme important, des arrêts de travail et même des signalements à la direction de l’éthique », explique Julien Troccaz.

Dans un communiqué, l’organisation syndicale souligne également la progression des accidents du travail au sein de l’entreprise : entre 2024 et 2025, ces derniers ont augmenté de 15,9%. Un chiffre qui passe à 21,7% en ajoutant les filiales du groupe au décompte. En outre, plusieurs rapports menés par des cabinets d’expertise indépendants qu’ont pu consulter nos confrères de Reporterre, démontrent une « détresse marquée » parmi les salariés et « des signaux importants d’une dégradation de la santé au travail et du climat social ». En réponse à ces alertes, la direction de la SNCF affirme avoir mis en place un pôle de soutien psychologique accessible 24 heures sur 24, un comité des sages rassemblant des universitaires en charge d’étudier les politiques RH du groupe et des veilleurs en santé mentale, un dispositif qui consiste à former des salariés à détecter les signes avant-coureurs de mal-être chez leurs collègues.

De plus, le groupe, qui réfute tout management agressif, indique avoir récemment déployé un programme d’accompagnement des transformations et de prévention des risques psychosociaux et vient de signer un accord sur le dialogue social de proximité. Il souligne par ailleurs les efforts fournis quant au renforcement de ses équipes : depuis 2022, 6 000 postes ont été créés, essentiellement sur des métiers en production. Pour autant, « les réponses de la direction sont loin d’être à la hauteur », estime Julien Troccaz qui pointe la responsabilité de l’entreprise dans l’instauration d’un « système institutionnel d’harcèlement ». Cette notion, entrée dans la jurisprudence en 2019 lors du procès des anciens dirigeants de France Télécom, désigne « un harcèlement qui résulte d’une politique d’entreprise conduisant, en toute connaissance de cause, à la dégradation des conditions de travail des salariés ».

Isolement et incertitude

Plusieurs facteurs concomitants viendraient ainsi fragiliser le corps social cheminot. « On est dans une période charnière dans le ferroviaire », note Julien Troccaz. Entrée en application en janvier 2020, la loi pour un nouveau pacte ferroviaire a par exemple acté l’arrêt du recrutement au statut de cheminot, « ce qui a renforcé une sorte d’individualisation au sein de l’entreprise », analyse le syndicaliste. A cela s’ajoute la question du financement des infrastructures ferroviaires, et plus précisément de leur entretien, qui repose aujourd’hui en partie sur les recettes du groupe SNCF via un fonds de concours dédié. Résultat, « il y a une pression très forte qui est mise sur les cheminots et les cheminotes pour pouvoir dégager des bénéfices afin de payer l’outil public qu’est le réseau », souligne Thomas Cavel.

Autre élément d’explication, et non des moindres selon les fédérations syndicales : l’accélération de l’ouverture à la concurrence, synonyme de réorganisations « incessantes et compulsives ». « Très régulièrement, les collectifs de travail sont perturbés, les cheminots concernés n’ont pas de perspective, ils sont déstabilisés, raconte Julien Troccaz. On est toujours dans l’attente de savoir quand la réorganisation va nous tomber dessus. » Concrètement, ces restructurations peuvent se traduire par des changements de rythme de travail, d’affectation, de missions, voire des suppressions de postes, entraînent une forte incertitude parmi les salariés. « Vous avez aussi des phénomènes d’éloignement, avec des réorganisations où on va agrandir les périmètres de gestion d’équipe. C’est comme cela que l’on crée de l’isolement dans le collectif », observe Thomas Cavel.

Pour la CGT, l’UNSA, SUD-Rail et la CFDT, il est donc urgent de mettre en place un moratoire sur ces réorganisations afin d’apporter davantage de stabilité aux salariés du groupe. Le sujet a d’ailleurs été abordé le 21 avril dernier, lors d’une réunion de concertation immédiate entre les organisations syndicales et la direction de la SNCF. La rencontre a porté sur la situation sanitaire et sociale des équipes, la question de la concurrence et le contexte de crise économique. Pour l’heure, sans résultat. « On n’a pas eu de réponse ni satisfaisante, ni définitive. On est plutôt dans un processus d’alarme sociale qui a vocation à se poursuivre », rapporte Thomas Cavel. Pour hausser le rapport de force, les fédérations envisagent désormais la possibilité de déposer un préavis de grève en juin prochain.

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