Fragilisés par le recul réglementaire et une concurrence accrue, les cabinets spécialisés en RSE peinent à survivre. Entre guerre des prix, rachats et concentration du marché, les Big Four renforcent leur emprise, au risque d’appauvrir l’expertise du secteur.
Plus d’un an après le début des grands reculs réglementaires des lois omnibus, les acteurs de la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) accusent toujours le coup. Avec plus de 80 à 90% des entreprises désormais exclues des obligations réglementaires de reporting extra-financier, le marché s’est considérablement réduit pour les consultants RSE et la concurrence est plus rude que jamais entre les cabinets et prestataires.
« Tout le monde est à la peine dans le secteur, on se bat pour trouver des contrats qui se font de plus en plus rares », confie ainsi anonymement à Novethic un directeur d’un cabinet spécialisé. Mais dans cette bataille, les petits cabinets, nés notamment pendant le boom réglementaire du Green Deal, sont particulièrement à la peine, et pourraient ne pas résister face à la puissance de feu des grands cabinets et des Big Four (Deloitte, EY, KPMG, PwC).
Un an après le backlash, l’hécatombe continue dans le secteur de la RSE
Guerre des prix
« Tous les cabinets souffrent, notamment les petits et les nouveaux arrivants, tandis que les gros ont la capacité de redéployer leurs consultants, c’est plus facile pour eux », confirme Solène Garcin-Charcosset, Directrice Conseil ESG (environnement, société et gouvernance) / Carbone du cabinet Tennaxia. Les petits cabinets, qui avaient lancé des recrutements avant 2025 et s’étaient spécialisés pour répondre aux attentes des clients sur la CSRD (directive sur le reporting de durabilité, affaiblie par l’omnibus) notamment, ont parfois dû réduire leurs effectifs et souffrent aujourd’hui d’un retour sur investissement beaucoup plus faible qu’attendu. « Nous on est un cabinet historique, on arrive à se maintenir et on travaille bien avec nos clients, mais je ne sais pas si tout le monde arrivera à se consolider« , ajoute Solène Garcin-Charcosset. L’inquiétude est palpable dans le secteur, avec de nombreux cabinets en tension.
Autre difficulté majeure : les prix. Pour elle « les gros cabinets ont pu plus facilement baisser leurs prix, bien qu’ils partaient souvent de plus haut ». Cette capacité à casser les prix leur a ainsi permis de rafler une grande partie des missions encore sur le marché, laissant leurs concurrents à la peine. Au point d’ailleurs qu’en janvier, l’Autorité de la concurrence lançait une enquête visant les Big Four, sur de possibles pratiques anti-concurrentielles en matière de reporting et d’audit extra-financier. Pour tenter de survivre, certaines petites structures tentent malgré tout de jouer la bataille des prix, et on voit ainsi fleurir, ces derniers mois, les propositions « low cost » : bilans carbone à 29 euros par mois ou accompagnements RSE « tout-en-un » à prix bradés.
Concentration du marché
Face à ces difficultés, une consolidation du secteur semble inévitable.« On va probablement observer une concentration du marché, les petits étant rachetés par les grands », anticipe Solène Garcin-Charcosset. Cette concentration s’observe d’ailleurs déjà dans le marché très concurrentiel des logiciels RSE ou de reporting extra-financiers. Ces derniers mois, le groupe Apave a ainsi racheté le logiciel de comptabilité carbone Aktio, Lefebvre Dalloz s’est rapproché du fournisseur de logiciel ESG Toovalu, le groupe Tennaxia a racheté Traace, plateforme de données ESG.
« Cette dynamique de consolidation va se poursuivre en 2026 au moins et je suis convaincu que d’ici quelques années on sera 2 à 3 fois moins » sur le marché, indique Noël Bauza, fondateur de la plateforme Zei, qui s’est quant à elle alliée avec le spécialiste de la mesure d’impact Simpl et du logiciel de bilan carbone et d’analyse de cycle de vie Zélio. Si cette stratégie permet pour l’heure aux acteurs de survivre, elle « comporte aussi des risques », estime Noël Bauza, qui cite notamment les difficultés d’intégration, les possibles chocs des cultures, ou encore le risque de perte d’agilité…
Le risque d’une perte d’expertise
Au-delà des enjeux économiques, certains acteurs redoutent une transformation plus profonde du secteur. La disparition progressive des petits cabinets pourrait en effet entraîner une perte d’expertise, sous le triple effet de la guerre des prix, de la concurrence et de la concentration. « Le risque, c’est de se retrouver avec les prestations standardisées des grands cabinets, et qu’on perde le savoir faire « sur mesure » des petits cabinets », s’inquiète ainsi, en off, un dirigeant, au sein d’une institution financière. Une standardisation qui pourrait à terme se faire au détriment de la capacité de ces prestations RSE à engager vraiment la transformation durable de l’entreprise.
Malgré ce contexte difficile, les acteurs du secteur se veulent pourtant combatifs. « Certaines entreprises, notamment parmi les plus engagées, voudront toujours un accompagnement plus à taille humaine », nuance Solène Garcin-Charcosset. Mais dans ce contexte difficile, impossible de savoir lesquels seront encore là dans 5 ans, et continueront d’être les moteurs de la transformation durable.