Tant qu’elle ne changeait pas les modèles, la durabilité faisait consensus. Aujourd’hui, à mesure que les coûts et les responsabilités apparaissent, ce récit commun se défait.
Pendant longtemps, la durabilité a été portée par une mécanique bien huilée : engagements volontaires, labels, objectifs à long terme, indicateurs extra-financiers intégrés à la marge. Cet ensemble a permis de structurer un langage commun entre entreprises, investisseurs et pouvoirs publics, sans remettre en cause l’architecture des modèles économiques existants.
Lorsque Starbucks supprime les critères de durabilité et de diversité de la rémunération de ses dirigeants, le message est clair. Ces objectifs étaient acceptables tant qu’ils restaient périphériques. Dès lors qu’ils commencent à peser sur les arbitrages stratégiques, ils deviennent optionnels.
À l’autre extrémité, l’action en justice lancée par 200 citoyens contre Arkema et Daikin pour pollution aux PFAS marque un basculement. Ici, la durabilité n’est plus une promesse ni un engagement volontaire. Elle devient une affaire de préjudice, de responsabilité juridique, de réparation. Le changement de modèle ne se négocie plus : il s’impose.
Entre les deux, la finance elle-même se fracture. Chez BP, des fonds de pension interrogent la stratégie de retour vers le pétrole et le gaz. Non pas au nom d’une vision morale du climat, mais du risque financier et de la destruction de valeur à long terme. Là encore, la transition cesse d’être un récit pour devenir un problème de discipline économique.
La réforme du label B-Corp en est une illustration emblématique. En durcissant radicalement ses standards, en abandonnant la logique de score global, en intégrant des sujets longtemps relégués à la marge (lobbying, fiscalité, cohérence des activités) B-Corp ne cherche plus à rassembler largement. Le label accepte désormais de trier, d’exclure, de perdre des membres.
Même les cadres censés incarner le compromis évoluent. La Science Based Targets initiative, label de référence pour la décarbonation des entreprises au niveau mondial, passe de l’ère des objectifs à celle des plans de transition vérifiables, audités, comparables. Ces outils ne cherchent plus à rassembler largement, mais à distinguer ceux qui transforment réellement de ceux qui s’arrêtent au discours.
Ce moment est inconfortable, parce qu’il révèle ce que le consensus masquait depuis le départ. La transition écologique et sociale n’est pas un projet gagnant-gagnant à court terme pour tous. Elle implique des renoncements, des coûts, des responsabilités longtemps différées. La durabilité n’est donc pas en recul. Elle entre dans sa phase la plus exigeante. Et c’est précisément pour cela que le consensus, lui, ne tient plus.