Le rythme du réchauffement climatique, +2°C en 2030, +4°C en 2100, vient d’être inscrit dans la loi française. Une façon d’imposer le débat autour de l’adaptation au changement climatique, jusqu’ici un peu tabou. Que veut dire manger, habiter, se déplacer, travailler à l’ère de la dérive climatique ? C’est la réflexion que proposent de mener Antoine Poincaré et Clément Jeanneau, de la Climate School d’Axa et cofondateurs du projet Trois degrés, dans leur livre « Gérer l’inévitable ».
Dans cet ouvrage, vous nous emmenez dans l’ère de la dérive climatique. Qu’est-ce que ça désigne ?
Clément Jeanneau : Avec dérive climatique, c’est l’image qui est intéressante. On reprend la citation du philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui dit que ce ne sera pas un bang, mais un long gémissement. C’est aussi pour contrer l’idée d’effondrement qui a émergé il y a dix ans et expliquer que ça n’arrivera pas d’un coup mais que c’est un processus lent qui est déjà présent aujourd’hui en réalité. Il est aussi important de rappeler que 2030 c’est demain. Ça paraît le futur, mais c’est vraiment demain. Et par exemple, la ville de 2050 est déjà là à 80%. Les choix d’aujourd’hui sont donc structurants pour 2050 et après. Or, une étude d’I4CE montre que les efforts d’adaptation à l’heure actuelle sont très largement orientés vers le maintien des modèles existants plutôt que vers leur transformation profonde.
Dans la première partie de votre livre, vous montrez effectivement comment le dérèglement climatique impacte déjà aujourd’hui notre quotidien, partout dans le monde, avec des pays à l’arrêt, des écoles fermées, des premiers réfugiés climatiques. Malgré ce constat, nous sommes toujours dans le déni.
Antoine Poincaré : On a le cas d’une grande entreprise du CAC40 qui a cherché à estimer combien s’adapter lui coûterait, avec une approche dite bottom-up, en partant de leurs sites, leurs usines, et en remontant. Le Comex a tout simplement refusé le chiffre parce qu’il était trop élevé. Il n’a même pas cherché à le challenger, ni à le questionner. On préfère donc continuer comme si ça n’était pas là.
Et ce déni, on le voit partout. On était allés faire une présentation dans l’équivalent d’une chambre de commerce et d’industrie locale dans le sud de l’Espagne, avec des projections basées sur le Giec en 2050. Ils n’en ont pas voulu parce que c’était trop alarmiste. Les exemples se multiplient et c’est pour ça qu’on appelle à un véritable sursaut.
On peut citer l’exemple d’une maison en Floride dont le coût de l’assurance est totalement démesuré.
Antoine Poincaré : C’est un million d’euros chaque année pour l’assurer alors qu’on sait qu’elle va finir sous l’eau. Le problème, c’est que ça crée des risques systémiques : le vendeur est coincé car il n’arrive pas à vendre sa maison avec un tel niveau d’assurance, et il est obligé de continuer à s’assurer pour que la banque ne perde pas sa mise.
Clément Jeaneau : Il y a aussi l’exemple de la gare de Nantes qui vient d’être rénovée avec une mezzanine en verre où il fait extrêmement chaud l’été. Certains magasins ont été obligés de fermer quelques jours, mais demain, ce sera peut-être tout le mois de juillet. Et l’architecte explique que « le verre est la seule matière qui permet d’obtenir de la transparence ». C’est pareil avec les Architectes des Bâtiments de France (ABF) qui s’opposent à la rénovation de certaines toitures parisiennes. Il y a une forme de déconnexion de la part de certains professionnels.
Le cœur du sujet évidemment, c’est comment s’adapter ? Et ce que vous démontrez c’est qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution.
Antoine Poincaré : Ce qui nous paraît essentiel, c’est d’arrêter de croire qu’il y aurait une liste de mesures d’adaptation, à identifier, à tester, à mettre en place, peut-être à répliquer. Ça vient beaucoup du monde des start-up, on va d’abord expérimenter et ensuite passer à l’échelle. Ces mots, on les entend beaucoup mais il faut s’en méfier parce que globalement, ce n’est pas parce qu’une solution a fonctionné dans tel horizon de temps, pour telle population, à tel endroit, que ce sera le cas ailleurs.
Clément Jeaneau : L’adaptation, ce sera surtout une question d’arbitrage, une question politique. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Ce n’est pas du tout ça qu’on dit. Ce qu’on dit, c’est qu’il faut regarder le réel en face. L’une des priorités sera de regarder les foyers de tension qui sont naissants sur un territoire : le trop plein d’eau par rapport aux fortes pluies, les sécheresses, les incendies, etc… et comprendre ce qui frotte. Ensuite, il faut créer les espaces de dialogue pour faire se parler les différents acteurs. C’est l’exemple que donne Alexandre Florentin avec les États généraux de Paris à 50° : mettre dans une même salle les ABF, les thermiciens, les agents de la mairie de Paris, les citoyens, pour définir une nouvelle esthétique parisienne qui soit adaptée à la chaleur de demain et même déjà d’aujourd’hui.
L’adaptation c’est aussi accepter de vivre avec des interruptions de service…
Antoine Poincaré : Et aujourd’hui, on n’y est pas prêts du tout. Il y a un exemple qui m’a frappé cet été aux Pays-Bas, qui ont dû affronter un problème de capacité du réseau électrique. Des messages ont été envoyés aux citoyens pour dire de ne pas consommer pendant le pic. Et la réaction de l’opinion publique ça a été de dire « mais on n’est pas un pays du tiers monde ». Ce n’est pas audible en fait. Si on n’a pas préparé le terreau, on ne peut pas exiger ce type de mesures des populations. Dans une table-ronde récemment, le DRH de Colissimo avait estimé qu’il fallait peut-être qu’on admette que quand il fait 40°C le 15 août, la livraison puisse prendre quatre jours au lieu de deux. Est-on prêt à cela ?
Clément Jeanneau : C’est une sorte de blessure narcissique pour le pays de se rendre compte qu’en fait on se pensait extrêmement développés, mais sur certains points, on va peut-être descendre un peu dans la pyramide des besoins de Maslow, tout comme quand le COVID est arrivé et qu’on s’est rendus compte qu’on n’avait pas assez de masques. Plus on prépare les esprits, plus on pourra prendre une avance qui sera précieuse.
Sauf que ce discours-là a du mal à être entendu. Comment sortir des débats caricaturaux comme ceux qu’on a pu avoir cet été sur la climatisation ?
Clément Jeanneau : C’est devenu pour la première fois et subitement un objet politique. Sur ce sujet, on essaie de proposer une troisième voie entre anti et pro. Il y a la question des espaces collectifs qui utilisent la climatisation et qu’on pourrait mettre à disposition de la population plus largement. On peut demander à des cinémas d’ouvrir leurs salles avec des tarifs moins chers ou gratuits pour certains. Il y a des choses à imaginer. Et puis, d’un autre côté, puisqu’on en aura de toute façon besoin, on peut mettre en place des règlementations pour que les équipements mis sur le marché soient les meilleurs possibles en termes d’efficacité énergétique. Il y a aussi tout un travail à mener par exemple sur la restauration de l’image des ventilateurs de plafond, utilisés dans les DROM, mais pas en métropole. Il faut décentrer et détechnisicer le débat.
Vous dites ainsi que l’adaptation est plus une question sociale et politique que technique. Pouvez-vous détailler ?
Antoine Poincaré : On appelle à prendre en compte les sciences sociales. Par exemple, quand une alerte est lancée, il faut aussi chercher à vérifier si celle-ci va être bien suivie par les populations. Or, on constate que ce n’est pas toujours le cas. Cela dépend des populations, de la confiance dans l’institution publique, etc… Il y a un rapport de la Cour des comptes qui dit noir sur blanc que le système d’alerte est une innovation technique, mais qu’il doit devenir une innovation sociale. Il va falloir qu’on innove socialement pour comprendre comment on s’adresse aux différentes personnes. Et c’est plus du tout le même logiciel, ce ne sont plus du tout les mêmes outils. Par ailleurs, l’adaptation est aussi une question politique parce qu’elle va impliquer des choix de société : quel territoire décide-t-on de protéger ou au contraire d’abandonner ? Quel montant d’indemnisations ? Qui indemniser ?
Clément Jeanneau : Il y a cette phrase de la géographe Magali Reghezza qui dit que l’adaptation avant d’être un problème de matériaux et de joints thermiques, c’est d’abord la grande question de la répartition des activités et des hommes sur le territoire. Et on peut avoir tendance à l’oublier. Et certains acteurs peuvent avoir intérêt à faire ce que ça soit oublié pour gagner du temps.
Quel rôle doivent et peuvent jouer les entreprises ?
Antoine Poincaré : On constate que les grandes entreprises s’intéressent au sujet, elles ont mesuré l’ensemble de leurs expositions. Mais elles ont du mal à passer de l’exposition à la vulnérabilité parce que c’est beaucoup plus compliqué. Mais ça peut commencer par des visites de sites et des tests en conditions réelles, c’est beaucoup de qualitatif, d’entretiens, pour comprendre ce qui se joue concrètement. Ça passe notamment par la maintenance, qui est aujourd’hui le grand oublié, derrière l’innovation. Globalement, on va avoir besoin d’entreprises qui commencent à accepter qu’on va vivre dans un monde dont les conditions vont se dégrader. Cela imposera de nouvelles logiques, de nouvelles manières de raisonner.
Quelle serait la première mesure à prendre pour avancer sur ce sujet ?
Antoine Poincaré : Il nous manque un Jancovici de l’adaptation parce que le sujet manque d’incarnation, y compris collective, et plus globalement de porte-paroles médiatiques, notamment dans les sphères politiques et associatives. Il y a toutefois un point positif dans le contexte actuel, c’est qu’avec l’accent mis sur la défense, on peut préparer des choses sur l’adaptation.
Clément Jeanneau : C’est effectivement un sujet qui doit d’abord être vu comme un enjeu de sécurité. C’est une question de protection civile et de sécurité nationale, qui dépasse largement le seul ministère de l’Ecologie et doit faire partie des priorités d’autres ministères : Intérieur, Défense, Transports, Santé… L’adaptation fait peur, mais elle peut aussi être source de beaucoup d’opportunités, en renforçant les liens sociaux, les liens de solidarité et en reconnectant les entreprises aux territoires et aux citoyens. Enfin, pour terminer, la première action à très court terme, c’est de voter, voter pour les politiques publiques qui vont désimperméabiliser, végétaliser, aider à la transition du système agricole, etc. C’est clé et c’est tout de suite là, dans les prochaines semaines, qu’on va tous pouvoir agir.
* »Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique », Antoine Poincaré, Clément Jeanneau, Editions de l’Aube, Terre à terres, janvier 2026.