Donald Trump est « un test de résistance du système mondial », selon Virginie Raisson-Victor

Virginie Raisson Victor est géopolitologue prospectiviste.
Virginie Raisson Victor est géopolitologue prospectiviste.

Donald Trump est-il un simple accident politique ou le révélateur d’un dérèglement plus profond ? Pour la géopolitologue prospectiviste Virginie Raisson-Victor, il agit comme un test de résistance du système mondial, mettant au jour dépendances, banalisation de l’inacceptable et fragilisation progressive des démocraties.

Donald Trump est-il un simple accident politique ou un révélateur plus profond des fragilités du système mondial ?

Virginie Raisson-Victor : Oui, on peut dire que Donald Trump est un révélateur systémique — et même un révélateur brutal. Parce qu’au fond, Donald Trump n’est pas seulement un individu, ni même un programme : c’est un test de résistance du système mondial.

Au départ, il capte une déception américaine très réelle — frustration sociale, déclassement, sentiment d’abandon politique — et il la transforme en énergie électorale. Mais ce qui est déterminant, c’est la manière : une politique de la polarisation, d’excès, amplifiée par des chambres d’écho numériques qui fonctionnent hors du droit, hors de l’éthique, et qui récompensent l’indignation plutôt que la vérité.

Qu’est-ce qui fait basculer ce populisme dans autre chose ?

Dans un second temps, on franchit un seuil. Quand une partie des élites économiques et technologiques comprend que cette dynamique peut bousculer les institutions, elle cesse de la regarder de loin pour en profiter à son tour. Là, on passe d’un populisme qui joue contre « le système » à quelque chose de plus inquiétant : une convergence entre pouvoir politique et pouvoir d’infrastructure — ceux qui gouvernent et ceux qui structurent l’espace de l’information, de l’attention, des règles du débat public.

C’est là que Donald Trump devient un révélateur « systémique » au sens plein. Ce qui semblait une affaire intérieure américaine se met à produire des effets globaux. Parce que les États-Unis ne sont pas un pays comme un autre : ils sont un nœud central du système mondial. Une simple inflexion à Washington reconfigure la sécurité, l’économie, la régulation technologique, les politiques climatiques, et même la santé globale, notamment via la fin de l’aide américaine.

Ce révélateur met-il aussi en lumière les vulnérabilités européennes ?

Oui, et surtout notre propre part de « servitude volontaire », pour reprendre l’expression de La Boétie. Non pas une servitude par adhésion idéologique, mais une servitude par dépendance : dépendance militaire, bancaire, financière, technologique.

Donald Trump révèle à quel point une partie du monde — et en particulier l’Europe — a vécu comme si certains biens étaient acquis : la stabilité du cadre, la solidité des alliances, la continuité du multilatéralisme. Au point que ce sont ses alliés, ou plutôt ses ex-alliés, qui ont cofabriqué l’hyperpuissance états-unienne qui permet aujourd’hui à Trump de se comporter en président du monde : les alliés de l’OTAN, les financements des bons du Trésor, notamment japonais et britanniques. C’est aussi cela, le système que Donald Trump révèle.

Comment s’installe aujourd’hui l’acceptation de l’inacceptable dans les démocraties libérales ?

Elle s’installe rarement par conversion idéologique. Elle s’installe par paliers, et par usure. D’abord, on cède sur le langage. Quand une société se sent en voie de déclassement — économique, culturel, géopolitique — elle cherche une causalité simple et adopte facilement celle qu’on lui présente. Les responsables deviennent les élites, les migrants, les minorités, les « wokistes », les écologistes. Peu importe la consistance de la catégorie : ce qui compte, c’est son utilité politique. À partir du moment où l’on a nommé un ennemi, on a déjà déplacé la question de la vérité vers celle de la loyauté.

Quelle est l’étape suivante ?

Vient ensuite l’étape de la restauration. À ces ennemis supposés et au risque qu’ils feraient peser sur l’ordre moral et la sécurité, on oppose un ordre fantasmé : plus sécuritaire, plus identitaire, plus viril, plus moral. À partir de là, il devient possible de justifier des entorses aux principes, parce qu’elles deviennent des mesures de « protection ». Comme l’explique La Boétie, on consent moins parce qu’on est forcé que parce qu’on espère être protégé, ou simplement soulagé.

Enfin, troisième étape, l’inacceptable se normalise. Par routines, par petits ajustements successifs, un système médiatique et social habitue, rend l’extraordinaire banal, fatigue l’indignation. Les plateformes et les réseaux sociaux accélèrent cette banalisation : ils élargissent la fenêtre de ce qu’on ose dire, puis de ce qu’on ose faire. C’est le principe de la fenêtre d’Overton.

La démocratie ne chute pas seulement quand on la renverse : elle recule quand la société s’habitue à vivre dans un espace de droits et de libertés plus petit, et finit par confondre ce nouvel état avec de la sécurité.

En quoi la multiplication des crises favorise-t-elle ce recul démocratique ?

Les crises multiples favorisent le recul démocratique pour une raison simple : elles installent l’idée que la procédure est une perte de temps et un frein à l’efficacité. Quand il y a la guerre, le terrorisme, le pouvoir peut dire — légitimement — « je dois aller vite, je dois vous protéger », et donc implicitement « je n’ai pas le temps d’argumenter ». Le débat démocratique est alors confisqué provisoirement, au nom de l’intérêt général.

Le problème, c’est qu’une démocratie n’est pas seulement un régime d’efficacité : c’est aussi un régime de limites. Or l’urgence déplace ces limites. On commence par des mesures exceptionnelles, puis on découvre qu’elles sont pratiques, qu’elles rassurent, qu’elles donnent de la puissance. Alors on les garde.

En France, des dispositifs liés à la lutte antiterroriste ont été intégrés au droit commun. Aujourd’hui, on observe le même mécanisme avec les technologies de surveillance : introduites comme expérimentales, elles sont prolongées, et plus personne ne s’étonne de leur présence massive dans l’espace public, sans se demander comment leur usage pourrait être détourné si l’Histoire bascule.

Stefan Zweig l’explique très bien dans Le Monde d’hier : les sociétés ne voient pas toujours le basculement, parce qu’elles continuent à vivre comme si tout était provisoire. Or l’Histoire ne revient pas.

Les acteurs économiques jouent-ils un rôle dans cette normalisation ?

Oui. La normalisation ne tient pas seulement à l’opinion, mais aussi aux acteurs économiques et institutionnels, parce qu’ils donnent au glissement une apparence de rationalité.

Il y a la logique des intérêts, puis celle des dépendances — aux plateformes, aux chaînes d’approvisionnement, aux marchés financiers. Quand on dépend d’un écosystème, on en anticipe les colères, on intériorise ses lignes rouges, et l’on pratique une forme d’autocensure. La servitude volontaire contemporaine est souvent une servitude par branchement.

Enfin, le court-termisme. Dans un monde rythmé par le trimestre, le cycle électoral et l’économie de l’attention, la démocratie est désavantagée. Elle demande du temps. L’autoritarisme promet la simplification. Chacun a alors une bonne raison locale — juridique, administrative, économique — et le système produit une dérive globale sans que personne n’ait l’impression de franchir une ligne rouge.

Que reste-t-il comme leviers de résistance ?

Retirer son énergie à la machine, ce n’est pas sortir du monde. C’est cesser d’alimenter, par nos habitudes et nos consentements passifs, un système qui se nourrit de notre fatigue et de notre peur.

Cela passe par la reconstruction de réseaux de confiance, par l’action territoriale, par le renforcement des communs, par la réduction des dépendances. Cela passe aussi par une résistance du quotidien : nommer, documenter, contester, soutenir les médias indépendants, les associations, les syndicats.

Enfin, il faut sortir de la nostalgie. Le monde d’hier ne reviendra pas. Le véritable antidote, c’est un projet de liberté crédible dans le monde tel qu’il est — avec le climat, les guerres et les technologies. Une promesse de protection réelle du vivant, des liens sociaux, des ressources et de la dignité.

C’est ainsi que l’on retire son énergie à la machine — et que la démocratie peut redevenir désirable.

Aller au contenu principal