En Suisse, la justice a jugé recevable une plainte climatique visant le cimentier Holcim, déposée par des habitants d’une île indonésienne menacée par la montée des eaux. Une décision inédite qui élargit les contentieux climatiques au secteur du ciment.
La justice suisse vient d’ouvrir une brèche symbolique dans la responsabilité climatique des grandes entreprises. Le tribunal cantonal de Zoug a jugé recevable la plainte déposée par quatre habitantes et habitants de l’île indonésienne de Pari contre le géant du ciment Holcim, accusé d’avoir contribué, par ses émissions de CO₂, à la montée des eaux qui menace leur territoire. Une décision qualifiée de « première victoire significative » par les ONG qui soutiennent les plaignants, dont l’Entraide protestante suisse (EPER), l’European center for constitutional and human rights (ECCHR) et l’organisation indonésienne WALHI.
Selon l’AFP, c’est la première fois qu’un tribunal suisse accepte d’examiner sur le fond une action en justice liant directement une multinationale au changement climatique. Le juge a rejeté l’argument central d’Holcim, qui estimait que la définition des limites d’émissions relève exclusivement du législateur. Le tribunal considère au contraire que les décisions judiciaires peuvent « compléter » les politiques climatiques existantes. « Nous sommes très heureux. Cette décision nous donne la force de poursuivre notre combat », a déclaré Ibu Asmania, une des plaignantes.
Jusqu’à présent, les grandes actions climatiques visaient surtout les compagnies pétrolières et gazières, symboles historiques de la responsabilité des entreprises dans le dérèglement climatique. Mais le périmètre des contentieux s’élargit progressivement à d’autres secteurs industriels à forte intensité carbone. L’industrie du ciment, souvent moins exposée médiatiquement, pèse pourtant lourd dans le bilan climatique mondial : elle serait responsable d’environ 8% des émissions de CO₂, davantage que l’aviation. Dans cette perspective, la plainte contre Holcim marque une étape clé, en plaçant les cimentiers au cœur du débat sur la responsabilité juridique des émissions industrielles.
Holcim conteste toute « coresponsabilité »
Au cœur du litige se trouve l’île de Pari, un territoire de 42 hectares situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Jakarta. Ses habitants décrivent une multiplication des inondations, la dégradation des habitations et la perte progressive des moyens de subsistance. Selon l’EPER, l’île aurait déjà perdu 11% de sa surface en onze ans et pourrait être en grande partie submergée d’ici 2050. Les plaignants demandent une indemnisation pour les dommages subis, une participation au financement de protections contre les inondations, ainsi qu’une réduction rapide des émissions du groupe cimentier.

Holcim, qui a annoncé son intention de faire appel, conteste toute « coresponsabilité » et rappelle qu’il ne possède plus d’activités industrielles en Indonésie depuis 2019. Mais pour les ONG, l’enjeu dépasse le seul cas indonésien. Le tribunal de Zoug a notamment reconnu que les plaignants méritaient une protection juridique, leur existence même étant affectée par le changement climatique. Si l’issue du procès reste incertaine, la décision constitue déjà un signal fort pour les entreprises très émettrices. Elle confirme que le risque climatique n’est plus seulement financier ou réputationnel, mais aussi juridique.
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