Enseigner la soutenabilité : l’appel à transformer les écoles de commerce

À l’heure des crises écologiques et sociales, les écoles de commerce ne peuvent plus se contenter d’ajouter la soutenabilité à la marge. Cette tribune de trois professeures appelle à une transformation profonde des savoirs, des valeurs et des pratiques pédagogiques.

À la croisée des chemins entre influence et responsabilité, les écoles de commerce jouent un rôle clé dans la formation des futures générations de managers et donc dans la manière dont les entreprises relèveront les défis à venir. Trop souvent accusées de perpétuer des modèles centrés sur le profit à court terme, l’individualisme et le contrôle, elles peinent à intégrer pleinement les enjeux de soutenabilité. Crise écologique, inégalités, injustices sociales : ces sujets ne peuvent plus rester à la marge des programmes. Ils mettent en lumière la nécessité d’interroger en profondeur nos pratiques pédagogiques, ce que nous valorisons, comment nous enseignons, et quelles voix sont — ou non — entendues dans nos salles de classe. Ces problématiques sont au cœur de l’avenir de nos sociétés et nécessitent bien plus que de simples modules pédagogiques supplémentaires.

La soutenabilité implique une transformation profonde. Pourtant, elle est encore largement présentée comme un problème de gestion ou un nouveau marché, quelque chose à optimiser, plutôt qu’un questionnement en profondeur. Les écoles de commerce s’accrochent à ce que Castoriadis appelait la « rationalité du capitalisme » : une logique ancrée dans la modernité occidentale qui privilégie le contrôle, l’efficacité et la croissance, tout en réduisant la nature à une ressource passive à exploiter et les émotions à un point faible. Ces postulats sont rarement exprimés ouvertement, mais ils orientent les programmes, définissent les connaissances et dictent les approches pédagogiques dominantes.

Cette vision instrumentale du monde cautionne non seulement la dégradation écologique, mais aussi l’exclusion épistémique. Comme nous le rappelle Descola, la séparation entre l’humain et la « nature » n’est pas universelle : elle reflète un cadre ontologique spécifique à la modernité occidentale. Ce même cadre alimente également la marginalisation des formes de savoir non occidentales, féministes et incarnées dans nos salles de classe. Tant que ces hiérarchies n’auront pas été remises en question, l’enseignement de la soutenabilité court le risque de reproduire les réalités mêmes qu’il prétend transformer.

« Les enseignants face à des injonctions contradictoires »

En tant qu’éducateurs, nous sommes les premiers concernés. Nous travaillons au sein d’établissements régis par des classements, des accréditations et une culture de l’audit. La nécessité de normaliser, de mesurer et de produire des résultats prime souvent sur les objectifs pédagogiques et sociétaux plus profonds. On nous encourage à intégrer la soutenabilité, mais on nous décourage d’en interroger les fondements dominants. Cette tension place les enseignants face à des injonctions contradictoires. L’énergie consacrée à transformer nos enseignements se heurte souvent à des systèmes qui récompensent principalement la conformité.

Et pourtant, nombreux sont ceux et celles qui s’efforcent de faire évoluer les pratiques. Dans nos propres institutions, nous avons commencé à revisiter en profondeur nos enseignements. Ainsi, dans nos modules de supply chain, nous intégrons désormais la décroissance, les communautés de production du Sud global et les limites planétaires. Dans d’autres cours, nous remplaçons les études de cas formatées par des récits d’innovations locales, d’initiatives citoyennes ou d’organisations post-croissance. Nous invitons les étudiants à endosser des rôles variés — pas seulement des PDG, mais aussi des citoyens, des agriculteurs, voire des espèces non humaines. Nous ouvrons des espaces pour accueillir l’éco-anxiété, la dissonance cognitive, les émotions — et pour imaginer et préparer, ensemble, d’autres futurs possibles.

« Il ne s’agit pas d’idéologie, mais d’honnêteté pédagogique »

Il ne s’agit pas d’idéologie, mais d’honnêteté pédagogique. Enseigner la soutenabilité sans interroger les valeurs inscrites au cœur de nos disciplines, c’est tout simplement renforcer les paradigmes que nous prétendons critiquer. Enseigner le fonctionnement des systèmes socioéconomiques sans aborder les questions de pouvoir, d’histoire (coloniale) et d’émotions, revient à inciter les étudiants au désengagement, à l’inertie, alors même que le monde a plus que jamais besoin de courage moral.

La transformation est déjà à l’œuvre, dans les salles de classe, dans les conversations, dans les ruptures délibérées avec le statu quo. Pour l’alimenter, il ne faut pas attendre que l’on nous ouvre les portes. Nous devons oser enseigner autrement.

Mais ces efforts sont rarement institutionnalisés. Ils découlent d’expérimentations menées par des enseignants, souvent à contre-courant des politiques et pratiques en place. Ces initiatives sont fragiles, car elles relèvent davantage de l’engagement personnel que d’un soutien systémique. Si les écoles de commerce prennent au sérieux leur transformation, elles doivent aller au-delà des promesses rhétoriques et instaurer les conditions propices à un changement collectif et durable, au-delà de ces « enclaves heureuses » qui, bien que précieuses, ne suffisent pas.

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