Trois ans après le typhon Rai, des survivants portent plainte à Londres contre Shell, estimant que les émissions de la major ont aggravé la tempête qui a dévasté leurs îles. Cette démarche marque une étape supplémentaire dans la montée de la judiciarisation du climat.
Trois ans après le passage meurtrier du typhon Rai aux Philippines, un nouveau front judiciaire s’ouvre contre Shell. Cent trois survivants, soutenus par Greenpeace et d’autres ONG, viennent de déposer plainte à Londres contre le géant pétrolier, qu’ils accusent de porter une responsabilité directe dans l’intensification des catastrophes climatiques.
« Les habitants des îles comme nous ne contribuent que très peu à la pollution. Mais qui en paye le prix ? Les pauvres comme nous », témoigne auprès de l’AFP Trixy Elle, dont la maison et les bateaux ont été balayés par la tempête. Les plaignants demandent réparation pour des vies perdues, des blessures et des habitations détruites. Ils s’appuient désormais sur un corpus scientifique solide : de nouvelles recherches permettent d’attribuer certains événements extrêmes au changement climatique… et les émissions à des entreprises spécifiques.
Recul des objectifs climatiques de Shell
Une avancée récemment confirmée par l’étude du Dartmouth College publiée en avril dernier. Ses auteurs estiment que les 111 entreprises les plus émettrices ont généré 28 000 milliards de dollars de dommages économiques dus à la chaleur entre 1991 et 2020. Parmi elles, Shell figure dans le groupe des dix majors fossiles responsables de plus de la moitié de ces pertes. « Le voile du déni plausible n’existe plus », résume l’un des climatologues impliqués. Une phrase qui résonne particulièrement dans ce dossier intenté au Royaume-Uni : les survivants affirment que Shell, responsable de plus de 41 milliards de tonnes d’équivalent CO₂, « ne peut pas invoquer l’ignorance ».
Pour l’entreprise au contraire, ces accusations sont « infondées » et contre-productives. Shell affirme réduire ses émissions opérationnelles et aider ses clients à faire de même. Une défense fragilisée par l’évolution récente de sa stratégie. Depuis 2023, la major a renoncé à une partie de ses objectifs climatiques, privilégiant les activités pétro-gazières. Une décision qui a suscité une fronde interne : des employés ont dénoncé publiquement un virage dicté par la rentabilité au détriment de la transition énergétique, certains allant jusqu’à démissionner.
« Responsabiliser les entreprises »
Shell a été l’une des premières majors pétrolières à être poursuivie sur le sujet, marquant une vraie étape dans la judiciarisation du climat. En mai 2021, un tribunal néerlandais a condamné le pétrolier à réduire ses émissions de CO2 de 45% d’ici 2030. Shell était accusé par Greenpeace, ActionAid et plusieurs ONG de ne pas s’aligner sur l’Accord de Paris. Un jugement qualifié alors d’ »historique ». Mais l’an dernier, la cour d’appel de La Haye a partiellement annulé cette décision. Si la juge a estimé que les données ne permettaient pas d’imposer une cible précise sur le scope 3, elle a toutefois confirmé un principe fondamental : les grandes entreprises ont l’obligation de respecter les droits humains et les objectifs de l’Accord de Paris. Elle a même ouvert la voie à des actions visant à stopper les nouveaux projets pétroliers et gaziers.
Pour les survivants du typhon Rai, cette évolution globale de la jurisprudence internationale forme un terreau favorable. Elle s’inscrit dans la continuité de la reconnaissance en mai par la justice allemande d’une responsabilité mondiale des entreprises productrices d’électricité dans les dommages liés aux émissions de gaz à effet de serre, quel que soit l’endroit où ils se produisent. Mais aussi de l’avis de la Cour internationale de justice rendu en juillet, qui oblige les Etats, et par conséquent les entreprises, à agir contre le changement climatique et à réparer les dégâts.
Il s’agit d’« une étape décisive pour tenir le géant pétrolier Shell responsable des morts, blessures et destructions causées par cette tempête », est-il souligné dans le communiqué des ONG. Jeudi 11 décembre à Manille, la militante de Greenpeace Virginia Benosa-Llorin a qualifié la plainte de « test pour responsabiliser les entreprises ».