De plus en plus d’entreprises instrumentalisent le concept de transition juste, notamment dans les énergies fossiles, selon un récent rapport. Une forme de « socialwashing » qui pourrait ralentir les efforts de transition écologique et sociale.
La notion de « transition juste » s’impose de plus en plus dans le lexique de la transition écologique et sociale. Ce concept, qui décrit les mécanismes permettant de rendre la transition écologique et sociale plus équitable notamment en partageant les efforts de transition en fonction de la capacité économique des différents acteurs, a par exemple été au cœur des négociations à la COP30 sur le climat. Il est aussi omniprésent lorsqu’on évoque la transition énergétique, ou les transformations économiques nécessaires pour s’engager sur la voie de la sobriété, au point que la « transition juste » est désormais un enjeu pour les entreprises, qui l’intègrent de plus en plus dans leur communication. Un récent rapport de l’organisation InfluenceMap pointe d’ailleurs le risque que la transition juste devienne une nouvelle forme de « socialwashing » pour les acteurs privés, qui abusent du terme sans clairement le définir.
InfluenceMap a ainsi examiné les communications sur la transition juste de plus de 300 entreprises et groupes industriels mondiaux entre 2018 et 2024. Au total, plus de 3 500 références à la transition juste ont été identifiées, ce qui témoigne de la montée en puissance de ce thème dans la communication des entreprises. Pourtant, InfluenceMap constate que « la majorité des interventions sur ce sujet sont soit vagues, soit contraires à la transition énergétique », et que cette communication risque « de compromettre à la fois la transition énergétique sa mise en œuvre juste. »
Lobbying des énergies fossiles
Dans 69% des cas, les entreprises qui communiquent sur la transition juste se contentent ainsi de mentionner le concept brièvement ou de l’évoquer de manière générale. et glissent ainsi dans une forme de socialwashing. Selon InfluenceMap, c’est le secteur de l’énergie qui est la principale source de cette multiplication des références à la transition juste, puisqu’il représente à lui seul près de 20% des mentions. 11% des références à la transition juste sont même, paradoxalement, associées à des communications visant à justifier le maintien ou l’intensification de l’usage des énergies fossiles. Les discours sont rôdés, et « visent à présenter les énergies fossiles comme une énergie essentielle à la « transition juste » et à souligner leur nécessité pour la sécurité énergétique et l’accessibilité financière de l’énergie ». Une manière donc pour le secteur de tenter de discréditer la transition énergétique et de ralentir les efforts visant à sortir des énergies fossiles.
En France par exemple, le géant pétrolier TotalEnergies communique abondamment sur ses prétendus engagements en faveur de la transition juste. Pour tenter d’orienter le débat sur le sujet, la multinationale a d’ailleurs financé un sondage réalisé par OpinionWay sur la transition juste, un sondage qui conclut qu’il faudrait « réduire les taxes », « augmenter les subventions » et « faciliter l’accès aux aides » pour les entreprises de l’énergie. TotalEnergies organise aussi, dans le cadre d’un club de réflexion intitulé « Territoire : des énergies et au-delà« , des ateliers participatifs sur la transition juste avec des représentants des pouvoirs publics, des collectivités et de l’Etat. Tout en continuant de défendre la poursuite de l’exploitation des énergies fossiles les plus polluantes. On retrouve ce type de stratégies d’influence dans les communications du groupe pétrolier Shell, celles de l’énergéticien allemand spécialiste du gaz Uniper, et d’autres acteurs des énergies fossiles.
20% seulement de mentions pertinentes de la transition juste
La dérive touche également de nombreux autres secteurs polluants comme les secteurs industriels, ou le secteur minier, avec des entreprises comme la multinationale britannique Anglo American. Pour InfluenceMap, « l’utilisation fréquente de l’expression « transition juste » dans les communications d’entreprises actuelles risque de détourner l’attention des efforts déployés pour protéger et promouvoir les intérêts des travailleurs et des communautés dans le cadre d’une transition rapide vers une économie décarbonée. »
Au total, seules 20% des mentions de la transition juste abordent le sujet de manière pertinente, en faisant référence à l’urgence de la transition écologique et de la sortie des énergies fossiles tout en rappelant l’importance de la prise en compte des impacts sociaux de la transition et du juste partage des efforts.