Dans les usines des géants de la fast-fashion, l’exploitation des travailleurs continue, notamment par le muselage des collectifs et de l’engagement syndical, selon un rapport d’Amnesty International. 12 ans après le drame du Rana Plaza, les acteurs du secteur ne respectent toujours pas leurs obligations de vigilance et de garantie des droits humains.
Les scandales entourant Shein et l’ultra fast-fashion auraient presque fait oublier ceux des grandes marques de la fast-fashion traditionnelle. Asos, Adidas, H&M, Gap, Inditex (Zara) ou encore Boohoo sont pourtant plus que jamais impliquées elles-aussi dans des violations massives des droits des travailleurs, notamment en Asie, où est produite une grande partie de l’habillement mondial. C’est ce que révèle ce 27 novembre deux rapports publiés par Amnesty International, qui a enquêté sur le respect des conditions de travail et des droits syndicaux dans les chaînes d’approvisionnement de la mode.
« L’ensemble du modèle économique de l’industrie de l’habillement […] sacrifie les droits des travailleurs·euses au Bangladesh, en Inde, au Pakistan et au Sri Lanka sur l’autel de sa quête incessante de profits », alerte ainsi Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International. L’association dénonce notamment « la répression constante des ouvrières et ouvriers de la confection et des violations de leurs droits du travail », la pression organisée contre les salariés adhérent à des syndicats, ou encore « des actes de harcèlement, des agressions et des sévices physiques ou sexuels ».
De nombreuses usines concernées, partout en Asie du Sud
L’association a ainsi enquêté pendant près d’un an à partir de septembre 2023 dans une vingtaine d’usines réparties dans quatre pays (Bengladesh, Pakistan, Inde, Sri Lanka) et interrogé plusieurs dizaines d’ouvrières et de représentants syndicaux, pour comprendre les conditions de travail des salariées du textile qui alimentent les grandes marques mondiales. L’enquête a montré que les droits des travailleurs, en particulier des femmes, sont systématiquement bafoués, à cause notamment de contrats précaires ou informels. Les ouvriers subissent ainsi les horaires de travail à rallonge, des salaires extrêmement bas, des conditions de travail très difficiles, auxquelles s’ajoutent un management particulièrement difficile. Amnesty International décrit ainsi le « climat de peur » qui règne sur les sites de production.
Ce sont particulièrement les droits syndicaux qui font l’objet de violations systématiques : « les contremaîtres et les directeurs d’usine harcèlent, licencient et menacent fréquemment les ouvrières et ouvriers au motif qu’ils fondent un syndicat ou en font partie », décrit le rapport. « Lorsqu’ils tentent de s’organiser, ils sont menacés et licenciés. Enfin, lorsqu’ils protestent, ils sont battus, on leur tire dessus et on les arrête », explique ainsi Taufiq, représentant d’une organisations locale de défense des droits du travail au Bangladesh.
Des grandes marques européennes complices
En faisant appel à ces fournisseurs, ces marques sont ainsi accusées de se rendre complice des violations des droits, d’autant qu’elles ne mettent pas en place des mesures de vigilance suffisantes pour contrôler le respect des droits fondamentaux. Elles profitent également d’un contexte juridique et administratif qui protège mal les droits des travailleurs et les libertés syndicales dans les pays concernés. Une vingtaine de grandes marques européennes, incluant Adidas, ASOS, Fast Retailing (Uniqlo), Inditex (Zara), Primark, H&M, Desigual, Marks & Spencer, ou encore Gap, ont été interrogées par l’association pour savoir comment elles géraient ces abus. Résultat ? En dépit de déclarations d’intention, aucun élément tangible ne permet, selon Amnesty International, de « déterminer si les politiques en matière de droits humains sont ou non mises en œuvre au niveau des usines. » L’association pointe notamment « l’absence de mesures efficaces et indépendantes pour recevoir les plaintes [des salariés, ndlr] » en cas d’abus. Contactées par Novethic, les entreprises concernées n’ont pour la plupart pas répondu à nos sollicitations. Adidas a indiqué à Novethic « rejeter les accusations » et assure avoir « développé un système mature pour s’assurer de pratiques de travail justes, de salaires décents et de conditions de travail sûres ». H&M a de son côté simplement indiqué « œuvrer systématiquement pour garantir le respect des droits humains dans notre chaîne d’approvisionnement, la liberté d’association et le droit à la négociation collective. »
12 ans après le scandale du Rana Plaza, l’enquête d’Amnesty International montre en tout cas que les grandes enseignes de l’habillement n’ont pour l’heure pas encore progressé dans la maîtrise de leurs chaînes d’approvisionnement. Il y a deux ans, un rapport du Parlement européen pointait déjà l’implication des grandes entreprises de la fast-fashion, y compris de grandes marques européennes, dans l’exploitation des travailleurs ouïghours. Face à cette crise, Agnès Callamard appelle les acteurs du secteur à élaborer d’urgence « une stratégie d’approvisionnement respectueuse des droits humains pour l’industrie mondiale de l’habillement ».