« La majorité silencieuse n’est pas du tout dans le backlash », Cécile Denormandie, EpE

Cécile Denormandie vient de prendre ses fonctions comme déléguée générale du réseau français Entreprises pour l'environnement (EpE). DR
Cécile Denormandie vient de prendre ses fonctions comme déléguée générale du réseau français Entreprises pour l'environnement (EpE). DR

COP30, backlash écologique, décarbonation, sobriété : comment les entreprises françaises rassemblées au sein du réseau Entreprises pour l’environnement (EpE) ajustent-elles leur stratégie ? Rencontre avec sa nouvelle déléguée générale, Cécile Denormandie, qui succède à plus de vingt ans de mandat de Claire Tutenuit.

La COP30 de Belém touche à sa fin. Qu’en attendez-vous au sein d’Entreprises pour l’Environnement (EpE) ?

Ce qu’on peut attendre de cette  COP de la mise en œuvre, de l’action, dix ans après l’Accord de Paris, c’est de réussir à décloisonner leur fonctionnement très siloté avec avec d’un côté les négociations et de l’autre les entreprises. Il y a une vraie demande de la part des réseaux business internationaux, y compris EpE de sortir de ce silo et d’avancer ensemble pour aller plus vite. Quelques jours avant l’ouverture du sommet, nous avons co-signé un courrier initié par le The World Business Council for Sustainable Development (WBCSD), dont Epe est le partenaire français, adressé au président de la COP et aux Champions de haut niveau pour le climat qui va dans ce sens.

Les organisations signataires — qui représentent plus de 25% du chiffre d’affaires mondial — soulignent que, dix ans après l’Accord de Paris, le défi n’est plus de définir le cap : il est désormais de lever les obstacles au passage à l’échelle de l’action et d’accélérer la mise en œuvre. Nous appelons ainsi à renforcer la collaboration public-privé, à garantir un cadre structuré et pérenne, assurant continuité et dynamique d’une COP à l’autre ou encore à mesurer les progrès annuellement à l’aide d’indicateurs harmonisés, pour piloter l’action et démontrer les résultats. On peut rappeler qu’EpE est à l’origine du premier Business Climate Summit qui s’est tenu en mai 2015, en amont de la COP21 qui a abouti sur l’Accord de Paris. Il avait réuni de très nombreuses entreprises et marqué une rupture avec les COP précédentes avec une mobilisation continue des entreprises aux sommets climatiques depuis.

Dix ans après l’Accord de Paris, nous sommes en plein « backlash écologique », comment les entreprises membres d’EpE le vivent-elles ?

Les entreprises de l’association (une soixantaine d’entreprises telles que Axa, EDF, Michelin, Vinci, Kering, Invivo…) sont engagées dans un mouvement et elles ne font pas marche arrière. On ne ressent pas de recul dans les pratiques. Et je trouve même un peu délétère d’utiliser à outrance ce terme de « backlash » qui est réel, c’est indéniable, au sein de certaines classes politiques et acteurs. Mais je pense qu’à un moment il faut qu’on arrête de prononcer ce mot de backlash. Parce qu’en réalité, la majorité silencieuse n’est pas du tout dans le backlash. Nos membres, qui représentent les plus grandes entreprises françaises, sont même plutôt moteur. Et je pense que nous sommes à un moment où il est important aussi de réenchanter le récit, de redonner envie, de montrer le rôle positif des entreprises et sortir de cet imaginaire un peu négatif. Cela fait partie de nos prochains défis.

Justement, où en sont les entreprises membres d’EpE dans leur trajectoire de décarbonation, alors que tous les rapports montrent que nous n’allons collectivement pas assez vite ?

La dynamique de la décarbonation y est lancée depuis déjà des années et les enjeux sont maintenant très bien compris et intégrés y compris au niveau de la direction. Le train est en marche. On rentre désormais dans la décarbonation plus complexe à aller chercher, plus coûteuse. Et le constat est le même du côté de la protection de la biodiversité ou de l’économie des ressources en eau. Donc l’intérêt d’EpE c’est de partager les bonnes pratiques, les solutions, pour franchir ces prochaines étapes tout en restant compétitifs, c’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait un business case derrière chaque solution. C’est intéressant parce que là on rentre sur des sujets qui sont parfois moins évidents mais qu’il faut quand même mettre en œuvre.

Et pour accompagner les entreprises, on a créé il y a trois ans des comités métiers sur les achats durables, les affaires publiques, le juridique, le numérique, la recherche et l’innovation et la finance. Et aujourd’hui, ce que je trouve assez intéressant, c’est que ces comités métiers sont très suivis chez nous par les représentants de ces différentes fonctions. Ça montre bien qu’il y a une compréhension interne au sein de l’entreprise pour dire que le sujet concerne bien tout le monde et pas seulement le directeur RSE. Ça veut dire que ça irrigue dans toute l’entreprise. Dans la continuité de ces comités métiers, nous avons publié deux études ce mois-ci sur la façon de piloter l’innovation pour accélérer la transition écologique ou encore sur le pilotage environnemental de l’IA.

Un axe important pour réussir la décarbonation est la sobriété, comment abordez-vous le sujet ?

C’est un sujet que nous traitons depuis plusieurs années déjà. En juin dernier, nous avons publié un rapport intitulé « La sobriété, nouveau moteur de transformation des entreprises ». Ce n’est pas du tout un sujet qu’on met sous le sous le tapis et on en parle parce qu’on voit qu’il monte au sein des entreprises. Il y a eu l’atténuation au tout début, puis l’adaptation et maintenant la sobriété qui permet d’aller un cran au-dessus. L’idée est de mener de front les trois sujets et de ne pas hiérarchiser, toujours dans cette logique de désiloter, de mener une transition intégrée. Ce sera vraiment l’une de nos priorités pour les prochaines années. Nous souhaitons également collaborer davantage entre réseaux. On n’est pas tout seuls, on est un écosystème, et on sera beaucoup plus percutants à plusieurs si on fait des ponts. Sortons de nos couloirs de nage et levons la tête. Enfin parmi nos autres chantiers prioritaires, il y a aussi le sujet de l’eau qui vient s’ajouter au climat, à la biodiversité et aux travaux sur les liens santé – environnement. C’est un nouvel axe de travail impulsé par notre nouvelle présidente, Estelle Brachlianoff, qui est Directrice générale de Veolia Environnement.

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