Rendre visible une menace invisible. C’est l’ambition du dernier ouvrage de François Veillerette et Marine Jobert sur les perturbateurs endocriniens. Des composés très largement utilisés par l’industrie, qui interagissent pourtant avec le système hormonal humain. La question de santé publique dérange, mais les législateurs européens tardent à règlementer. Entretien avec les auteurs.
Au départ de diffusion confidentielle, la question des perturbateurs endocriniens est désormais connue du grand public. Y-a-t-il eu un moment-clé déclencheur ?
François Veillerette : C’est un sujet jeune, d’à peine 20 ans. Il a émergé grâce à un livre précurseur, L’homme en voie de disparition, écrit par Théo Colborn en 1996. Il a même été préfacé par Al Gore ! Jusqu’à peu, les éditeurs se seraient montré réticents à publier notre manuscrit, signe que les temps changent. En France, l’affaire du Bisphénol A a certainement cristallisé une prise de conscience de l’opinion publique. L’image du bébé et de son biberon de plastique empoisonné ont joué un rôle symbolique important. Mais curieusement, on a légiféré à l’envers : d’abord l’exclusion de la substance dans les biberons, puis dans les contenants alimentaires en général. Or c’est pendant la grossesse, via sa mère, qu’un fœtus est le plus exposé.
Marine Jobert : Je ne suis pas sûre qu’on puisse déjà parler de prise de conscience. L’expression est certes plus connue qu’avant, mais les gens ne savent pas forcément quelles maladies elle recoupe. Cancers, obésité, diabète, troubles de la fertilité … toutes ces pathologies peuvent être causées par les perturbateurs endocriniens. Le sujet est plus médiatique, mais peu d’avancées sur la santé publique. Pourquoi ? Les enjeux industriels sont gros, mais ce dossier remet aussi en question notre mode de vie. Et le fait qu’il soit basé sur la chimie. Ces deux raisons expliquent la réticence politique à légiférer, mais aussi l’inertie individuelle. Il est dur d’entendre les vérités qui dérangent.
Sur ce sujet, les lanceurs d’alerte jouent un rôle remarquable, en relayant des études scientifiques ignorées par les industriels …
FV : C’est le rôle des associations et des journalistes, peut-être plus facile aujourd’hui grâce à internet. Médiatiser et vulgariser la science pour rendre visibles les enjeux à tous les niveaux de la société. A 90%, la littérature scientifique montre les effets nocifs du bisphénol A. Pendant ce temps, l’industrie s’obstine à prétendre que la molécule n’est pas un perturbateur endocrinien. Et s’accroche à une poignée d’études controversées. Pourtant, il a été prouvé que leurs auteurs sont en situation de conflit d’intérêt. Le sujet a été largement traité par le journaliste Stéphane Horel. Avec l’association Génération Futures, dont je suis président, nous avons obtenu une victoire en 2009. Il s’agissait de la négociation de la réglementation des pesticides au niveau européen. Nous nous sommes battus pour que les dix années précédentes de littérature scientifique sur une molécule soient examinées avant de l’autoriser sur le marché. Ceci afin de ne pas prendre en compte les seules études proposées par les firmes.
MJ : On entend beaucoup parler du Bisphénol A, mais il ne faut pas oublier d’autres molécules comme les phtalates. Les preuves scientifiques de leur dangerosité s’accumulent, mais il n’y a toujours aucun encadrement réglementaire sur ces derniers.
Votre ouvrage est sous-titré « la menace invisible ». Comment enquête-t-on l’invisible ?
FV : Par définition, on ne le voit pas. Contrairement à une marée noire, ou à un panache de fumée toxique. La menace est en fait doublement invisible, car l’effet peut être décalé dans le temps, voire toucher la descendance, comme pour les filles des victimes du Distilbène. Pour ces raisons, on a souvent du mal à relier l’effet et sa cause avec les outils de pensée habituels.
MJ : La menace est même triplement invisible : le troisième point étant son invisibilité du débat public. En fait, il n’y a pas de difficulté particulière à enquêter : on rapporte des publications librement accessibles. Evidemment, on ne connaît pas encore toute la vérité scientifique. Mais on en sait suffisamment pour avoir l’obligation morale de protéger la population. Ce rôle incombe au politique qui doit absolument trancher. Car la posture des industriels, au lieu d’être prudents quand les études à charge s’accumulent, est de commander de nouvelles études. Comme si les lobbys cherchaient à jouer la montre.
Une étude publiée début mars estime le coût sanitaire des perturbateurs endocriniens à 150 milliards minimum. Pensez-vous que cela aidera à débloquer la situation au niveau de la Commission Européenne ?
MJ : A une question sanitaire, la Commission répond par une demande d’évaluation socio-économique. Comme si un propriétaire demandait à son locataire, alors que son immeuble en train de s’effondrer : « Combien la réparation va-t-elle me coûter ? ». Alors qu’il y a des vies en jeu. Il est compréhensible que cette étude cherche à parler le même langage, celui des chiffres. N’empêche qu’en adoptant ce type de posture, l’institution européenne néglige son devoir d’intérêt général.
FV : Générations Futures va prochainement proposer deux pétitions. Une première au niveau national pour interpeller Mme Marisol Tourraine, ministre de la santé. En effet, le risque perturbateurs endocriniens est reconnu par le ministère de l’environnement, mais pas par celui de la santé. Alors qu’il devrait s’y trouver au même risque que le plomb ou l’amiante. Au niveau européen, on demandera l’application stricte de la réglementation sur les pesticides, et notamment des critères d’exclusion.
MJ : On ne peut pas continuer à exposer le grand public à des produits dont on sait qu’ils déclenchent des maladies. Pour le politique, c’est une grande responsabilité, mais aussi une chance d’agir. Avec le changement climatique, c’est peut-être le deuxième grand dossier ayant le plus d’implications pour la survie de nos descendants.