Changement climatique et perte de biodiversité sont irrémédiablement liés. Pourtant, les stratégies climatiques ont longtemps occulté, voire évincé celles liées à la biodiversité. Les nouvelles stratégies présentées par les multinationales veulent briser la logique de silo. C’est le cas pour L’Oréal, Unilever ou Kering. Ces trois géants mondiaux ont présenté fin juin leurs lignes directrices en matière de protection de la biodiversité.
« Le changement climatique, la dégradation de la nature, le recul de la biodiversité, la pénurie d’eau – tous ces problèmes sont liés et nous devons les traiter de concert« , assure ainsi Alan Jope, le PDG d’Unilever. De son côté, L’Oréal entend désormais inscrire ses activités dans « le respect des limites planétaires », que ce soit en termes de CO2 ou de ressources (faune, flore et eau). Ces plans détaillés font figure d’exemple pour l’industrie.
S’appuyer sur une méthodologie scientifique
Pour embrasser cette approche systémique de la biodiversité, un instrument semble privilégié : l’initiative Science Based Targets for Nature. Il s’agit d’une déclinaison des Science Based Targets, très répandu et dédié au climat. Le principe est de s’aligner sur les préconisations scientifiques en travaillant par étapes : éviter, réduire, restaurer et transformer. Cela passe par des actions destinées à réduire l’emprise au sol, des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement comme l’agriculture régénératrice (permaculture, agroforesterie…) et la prise en compte de la sensibilité écologique des zones de production.
Agir bien au-delà des murs de l’entreprise
Pour être efficace, la stratégie biodiversité doit couvrir au minimum la chaîne d’approvisionnement de l’entreprise, si possible bien au-delà. C’est le cas du groupe de luxe Kering qui annonce son ambition d’atteindre un impact « net positif » sur la biodiversité d’ici à 2025. Un objectif qui sera atteint en régénérant et en protégeant une superficie six fois supérieure à son empreinte écologique totale (350 000 hectares). Seront concernées pour moitié, les fermes et pâturage de sa propre chaîne d’approvisionnement et, pour l’autre moitié, les écosystèmes « critiques irremplaçables« .
Pour assurer une efficacité et une crédibilité sur l’ensemble de la chaîne, de puissants outils de traçabilité sont nécessaires. Unilever, qui vise une chaîne d’approvisionnement zéro déforestation d’ici 2023, mise notamment sur la surveillance par satellite, le suivi géolocalisé et l’utilisation de la blockchain qui permet un suivi sécurisé des données. Mais au-delà de la technologie, le groupe va aussi mieux intégrer de petits exploitants et réviser son approvisionnement en produits dérivés.
Créer ses propres fonds pour restaurer le capital naturel
Danone avait été pionnier avec la création de son fonds livelihoods sur la nature dans les années 2000. Le concept est repris chez Kering, Unilever et L’Oréal. Ils sont destinés à soutenir les projets d’agriculture régénératrice (permaculture, agroforesterie…) de petits exploitants, la reforestation, la préservation de l’eau ou la restauration d’habitats naturels terrestres et marins dégradés.
Certains vont s’appuyer sur des ONG comme Conservation International pour Kering. D’autres s’adjoignent le savoir-faire sur l’impact investing d’institutions financière comme L’Oréal avec Mirova. « Nous voulons montrer qu’il existe un modèle économique pour la restauration grâce à l’impact investing environnemental. 50 millions d’euros seront dédiés à la restauration d’écosystèmes endommagés via la création du Fonds L’Oréal pour la régénération de la nature géré par Mirova. 50 autres millions serviront à financer des projets d’économie circulaire », explique Alexandra Palt, directrice générale de la Responsabilité sociétale et environnementale de la marque de cosmétiques.
S’allier avec des partenaires locaux
La connaissance des territoires est indispensable pour préserver la biodiversité. Or, cela est impossible sans collaborer avec les ONG, les chercheurs et les gouvernements pour mieux tenir compte du contexte local, par exemple pour éliminer l’approvisionnement des matières premières engendrant la conversion d’écosystème à haute valeur de conservation. Cette collaboration est aussi essentielle pour transformer la chaine de valeur voire un secteur économique. Kering travaille ainsi avec des instituts de recherches tels que le Savory institute et le Cambridge institute for Sustainability Leadership, des institutions comme la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) et l’industrie avec le Fashion Pact ou le One planet business for Biodiversity.
Evaluer son empreinte et son action
La mesure sera un outil clé pour évaluer les engagements des entreprises. Si le changement climatique a sa tonne équivalent CO2, on attend encore un instrument universel pour la biodiversité. Plusieurs démarches sont en cours, comme celle du Global Biodiversity Score (GBS) lancé par CDC biodiversité. Mais pour l’heure, les entreprises avancent encore en ordre dispersé. Kering, pionnier de l’évaluation de l’empreinte environnementale avec son EP&L (environmental profit and loss) travaille également avec le Biodiversity impact measurement (BIM), du Cambridge institute for Sustainability Leadership.
Béatrice Héraud, @beatriceheraud