Le balcon a montré tous ses atours pendant le confinement en faisant office d’ouverture et de pont – au sens littéral comme figuré – entre l’espace domestique et l’espace de la cité. Retour sur cet attribut décoratif, symbole de richesse, devenu aussi, pendant cette crise du Covid-19, lieu d’expression de solidarité et de contestation politique.
Au départ, c’est une simple saillie en façade, à usage défensif pour les places fortes. Puis elle s’élargit, devient coursive… Au Moyen âge, on y contemple la rue ou un spectacle, parfois sans être vu, avant que la Renaissance ne consacre le balcon comme symbole de raffinement, en tant que belvédère ou de piédestal.
Au XVIème siècle encore, quand le balcon des Capulet devient, sous la plume shakespearienne, le théâtre de l’amour passionnel de Roméo et Juliette, cet élément architectural n’est encore pas si fréquent… Mais tellement romantique ! Pas étonnant donc que le balcon se développe finalement à Paris. Filant, il orne les façades des immeubles bourgeois que l’on aime richement décorées sous le règne de Louis Philippe, avant de prendre (un peu) plus d’ampleur aux deuxième et cinquième étages des immeubles haussmanniens, puis de l’audace à l’époque Arts déco.
Gustave Caillebote, L’homme au balcon, 1880
"À la fin du 19e siècle, le balcon devient un élément décoratif agréable. Comme la majorité des Parisiens arrivent de la campagne, ils y installent des jardinières, des bacs dans lequel on fait pousser des plantes", relate ainsi le philosophe de l’urbanisme Thierry Paquot dans les colonnes du Figaro. Il faut cependant attendre les années 70/80 pour que le balcon se généralise dans les constructions avant d’être abandonnés pour des raisons économiques. Dans les grandes villes, sa rareté est une convoitise qui se monnaie chèrement. Et le confinement risque de ne pas ralentir la tendance, bien au contraire.
Des tribunes politiques suspendues sur la rue
Mais ce qui interpelle surtout depuis deux mois, c’est la révolution de l’usage de cet espace à la fois intime et public. Certes, il est resté ce lieu de jardinage privilégié, de farniente ou de plaisir coupable, le temps d’une cigarette ou d’un appel à la dérobée. Mais la bulle privative a aussi su s’éclater pour devenir un espace de convivialité et d’ouverture sur le monde. En France, comme partout dans le monde, le balcon s’est fait lieu de rencontres entre voisins pour des quiz, des concerts, des apéros, des cours de gym ou de simples conversations, dans le respect d’une "distanciation physique" devenue la nouvelle norme sociale d’un temps de pandémie. Chaque soir, à 20h, il s’est transformé en lieu d’expression de solidarité envers les personnels soignants et plus généralement les professions en première ligne face à l’épidémie.
[EN IMAGES] #Solidarité – Depuis le début du confinement, le CCAS de #Châtellerault ne manque pas d’initiatives positives
Exemple avec ce concert suprise aux balcons de la résidence Tivoli
Toutes les initiatives solidaires https://t.co/KYHzfl5M1c pic.twitter.com/l4WgxBlIXO
— VilleChatellerault (@Chatellerault86) May 5, 2020
"Support de mots d’ordre", d’"invitation à contester la politique", le balcon s’est aussi vu consacré comme "tribune politique suspendue sur la rue", souligne Thierry Paquot dans Libération. Des centaines de banderoles réclamant la démission du gouvernement ou plus de moyens pour les hôpitaux ont ainsi fleuri les balcons avant de s’afficher sur les réseaux sociaux, relayées par des initiatives comme celles du collectif "Confiné.e.s mais pas résigné.e.s". Bien sûr, les banderoles de soutien à des causes ou les témoignages de solidarité n’ont pas attendu le Covid-19 pour se hisser aux balcons. Ces derniers ont largement été utilisés lors des attentats ou les mouvements de contestations, comme à Hong Kong et au Liban où ils ont servi comme "amplificateur de la dénonciation d’un gouvernement", mais le confinement a universalisé le phénomène.
Y commence à y’en avoir aux balcons… https://t.co/5ZIVudbLOU pic.twitter.com/sJodzjRPTn
— Francesco Queres (@FrancescoQueres) April 5, 2020
Béatrice Héraud, @beatriceheraud