Lors de la présentation de son plan de déconfinement à l’Assemblée nationale, Édouard Philippe a évoqué le risque d’effondrement. Ce n’était pas une allusion au concept cher aux collapsologues environnementaux, mais l’expression de la difficulté à emprunter "le chemin de crête" qu’il a dessiné. Pour limiter l’exposition à une nouvelle vague d’épidémie et tenter d’offrir un avenir économique à une France sinistrée, il a donc posé sur la table un calendrier de déconfinement progressif et laissé un grand point d’interrogation sur les formes d’une éventuelle relance.
Sur le travail, l’école, les tests, les grandes lignes du plan de déconfinement, qui débutera le 11 mai, sont désormais connues. C’est un déconfinement très progressif et prudent, avec des adaptations région par région variant selon le taux de diffusion du virus dans la population, qui est mis en place. Si la prudence sanitaire est de mise, le Premier ministre Édouard Philippe a assuré lors de son discours devant l’Assemblée nationale du 28 avril, "qu’il n’est plus temps d’entraver les libertés individuelles qui sont en train de faire chuter l’économie". La crise a fait bondir le chômage de 7,1 % en mars, chuter les espérances de PIB français dont la baisse devrait être de 8 % en 2020 selon la Banque de France. Enfin, plus de 10 millions de salariés sont au chômage partiel en France dont le dispositif est prolongé jusqu’au 1er juin.
Pour éviter d’aggraver encore ce tableau et de transformer le déconfinement en crise sociale majeure, le Premier Ministre a seulement esquissé les conditions de la reprise d’activités permettant de remettre la France au travail et à l’école. La mise en place des conditions de sécurité sanitaire pour "vivre avec le virus en limitant au maximum la contagion" est forcément complexe. Mais si le calendrier à étapes, géographiquement variables en fonction de la localisation en zones vertes ou rouges, a été donné ; rien n’a été dit sur les objectifs politiques économiques, environnementaux et sociaux que pourrait se donner le pays. Porter ou non un masque semble l’alpha et l’oméga du débat public. Or l’effervescence des contributions sur les plateformes dédiées aux idées de relance durable montre que les attentes d’un plan de relance favorisant une économie plus durable sont fortes chez les citoyens français.
Complexité de la reprise du travail
La France qui travaille se résume depuis le confinement à trois catégories : les héroïques soignants en première ligne, les non moins héroïques deuxième ligne dédiée aux fonctions essentielles (livreurs, caissières…) et les télétravailleurs, supposés à l’abri. Le déconfinement, qu’il se produise le 11 mai ou plus tard va forcément complexifier la situation d’autant plus que bon nombre d’entreprises ne vont pas forcément réembaucher ceux qu’elles employaient avant de fermer. Quant à la poursuite du télétravail, l’utilité de ses pratiquants pourrait finir par être remise en cause. Le déconfinement va mettre encore plus à nu une économie déjà très fragilisée par les crises à répétition, des Gilets Jaunes à la réforme des retraites.
La reprise liée au degré de contamination, fait d’ores et déjà peser une lourde hypothèque sur l’espoir de reprise économique. L’Ile-de-France, qui représente près d’un tiers de la croissance française, devrait rester classée rouge plus longtemps que les autres. Or les semaines de grève pour la réforme des retraites ont montré à quel point elle dépendait du bon état de marché des transports en commun. Or ces derniers sont bien la "clé" de ce déconfinement comme l’a expliqué le chef du gouvernement. Réguler les flux dans les métros, RER, bus et tramways parisiens, surchargés en temps normal, est une gageure qui laisse dans le flou les conditions du retour au travail normal.
En revanche, la consigne est claire pour les commerces. Ils rouvrent sauf les restaurants, les cinémas et les salles de spectacles. Mais le gigantisme des centres commerciaux lui a du plomb dans l’aile : "L’ouverture des commerces comprendra une exception pour les centres commerciaux de plus de 40 000 m2 qui risquent de susciter des mouvements de population", a déclaré Édouard Philippe.
Si aucune allusion n’a été faite à un monde d’après durable où les villes seraient repensées autour de centres-villes piétons peuplés de commerces de proximité à taille humaine, on peut continuer à espérer que cette annonce soit un signe avant-coureur d’une stratégie de relance dont l’urgence est chaque jour plus forte.
Ludovic Dupin @LudovicDupin et Anne-Catherine Husson-Traore, @AC_HT, Directrice générale de Novethic