Alors que les tensions au Moyen-Orient font déjà grimper les prix du gaz, l’Europe pourrait être indirectement affectée. Pour Andreas Rüdinger, chercheur à l’Iddri, ces crises rappellent surtout combien la dépendance aux énergies fossiles fragilise encore la sécurité énergétique européenne.
En quoi le conflit au Moyen-Orient constitue-t-il un risque pour les marchés énergétiques mondiaux et européens ?
Andreas Rüdinger*. Le Moyen-Orient est un point de transit névralgique pour les flux mondiaux d’énergie. Environ 20% des échanges mondiaux de pétrole et de gaz passent par cette région. Plusieurs grands producteurs s’y trouvent également, comme l’Iran pour le pétrole ou le Qatar pour le gaz naturel liquéfié (GNL), mais aussi l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cela en fait un point clé pour l’approvisionnement mondial en énergies fossiles.
L’Europe est toutefois moins directement dépendante de ces flux que certaines économies asiatiques. Le pétrole iranien est déjà largement absent du marché européen en raison des sanctions. Quant au GNL qatari, il représente environ 10 % des importations européennes de gaz. Mais même sans dépendance directe, les tensions peuvent se transmettre à l’Europe par les marchés mondiaux.
Quelles infrastructures ou routes énergétiques sont les plus vulnérables ?
La principale inquiétude concerne les routes maritimes stratégiques, notamment le détroit d’Ormuz, par lequel transitent une grande partie du pétrole et du gaz exportés depuis le Golfe. Un autre point de vigilance concerne les infrastructures gazières du Qatar, qui représente environ 20% des exportations mondiales de GNL. Si la production ou les exportations étaient perturbées, cela pourrait rapidement créer une rareté sur le marché mondial.
Pourquoi l’Europe pourrait-elle être affectée même si elle dépend peu directement de la région ?
Parce que les marchés énergétiques sont aujourd’hui mondiaux et fortement interconnectés. Si une région perd une partie de ses approvisionnements, elle va chercher d’autres fournisseurs. Cela peut déclencher une compétition entre acheteurs. On l’a vu en 2022 après l’invasion de l’Ukraine, lorsque l’Europe s’est tournée massivement vers le GNL pour remplacer le gaz russe.
Dans ce contexte, certains cargos de gaz liquéfié peuvent même être redirigés en cours de route vers l’acheteur prêt à payer le prix le plus élevé. Si l’Asie devait compenser une perte d’approvisionnement en provenance du Golfe, elle pourrait se tourner vers d’autres fournisseurs comme les États-Unis, ce qui ferait monter les prix pour l’Europe.
Observe-t-on déjà des tensions sur les prix de l’énergie ?
Oui. Les prix du gaz sur le marché européen ont doublé depuis la fin de l’année dernière, passant d’environ 25 euros à plus de 50 euros par mégawattheure sur le marché spot. Le marché du GNL est particulièrement sensible aux perturbations car l’équilibre entre l’offre et la demande est fragile et il existe peu de capacités de production supplémentaires. À l’inverse, le marché pétrolier reste pour l’instant plus stable. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) dispose encore de marges pour augmenter la production.
Quel impact cela peut-il avoir pour les citoyens européens ?
Une hausse des prix de l’énergie est possible, mais elle devrait rester moins brutale que lors de la crise énergétique de 2022. Dans le cas de l’essence, le prix du pétrole brut représente environ 30 % du prix final à la pompe. Pour le gaz, la molécule représente environ 35 à 40 % du prix payé par les consommateurs. Une hausse des prix de gros ne se traduit donc pas mécaniquement par un doublement des factures. L’impact dépendra aussi du type de contrat des consommateurs : certains ménages ont des tarifs fixes sur plusieurs années, tandis que d’autres sont plus exposés aux fluctuations des marchés.
L’Europe est-elle aujourd’hui mieux préparée à un choc énergétique ?
Depuis la guerre en Ukraine, l’Europe a pris plusieurs mesures pour renforcer sa sécurité énergétique et réduire sa consommation de gaz. Mais le continent reste fortement dépendant des importations d’énergies fossiles. La dépendance s’est en partie déplacée : l’Europe importe aujourd’hui beaucoup plus de gaz naturel liquéfié, notamment en provenance des États-Unis. Cette situation montre que la diversification des fournisseurs ne suffit pas toujours à supprimer la vulnérabilité énergétique.
La transition énergétique peut-elle réduire cette vulnérabilité ?
Oui. Réduire la consommation de gaz et de pétrole grâce à l’efficacité énergétique, l’électrification et le développement des énergies renouvelables permet de limiter l’exposition aux crises géopolitiques. Il y a dix ans, la transition énergétique était surtout présentée comme une réponse au changement climatique. Aujourd’hui, elle apparaît aussi comme un levier de souveraineté énergétique et de résilience face aux crises géopolitiques. Ces tensions montrent que la dépendance aux énergies fossiles expose les économies européennes à des chocs extérieurs. A titre d’illustration, la trajectoire de décarbonation prévue par la Programmation pluriannuelle de l’énergie 3 (PPE3) en France représente plus de 200 milliards d’économies en matière de facture énergétique extérieure d’ici 2035.
*Andreas Rüdinger est coordinateur transition énergétique France à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).